Par La rédaction

INTERVIEW //  À travers l’animal naturalisé, Delphine Gigoux-Martin réalise des sculptures qui confrontent représentations de la vie et de la mort. Des images fortes qui jouent parfois avec les codes de l’ironie et de l’humour, mettant en scène la Nature dans un contexte transcendant toute réalité. 

  • Comment percevez-vous la figure animale d’une manière générale ?

Delphine Gigoux-Martin : C’est un vecteur qui nous incite à chercher d’autres points de vue, qui offre la possibilité d’une mise à distance troublante par rapport à nous-mêmes et qui nous ouvre d’autres mondes possibles de pensées. Et parce qu’il y a derrière nos vies et notre société quelque chose de profondément animal que nous avons bien du mal à taire. Quelque chose de « nu ».

  • La taxidermie employée dans vos œuvres est-elle seulement un vecteur de transformation du statut de l’animal en objet, comme on peut notamment le voir au musée de la Chasse et de la Nature avec « Comment déguster un phénix » ?

Delphine Gigoux-Martin : Ce n’est pas un objet même si juridiquement le terme est juste. Il s’agit d’une sculpture avec sa peau comme empreinte de la mort dans son dernier élan de vie fantasmé. Ce corps naturalisé est suspendu entre « ce que je vois et connais » et « ce que je ne vois pas et imagine » ; il est dans la totale représentation de la mort et en même temps il est réel, car la taxidermie permet l’utilisation de la vraie dépouille. Tout le trouble est là : quel statut a le corps mort ? Peut-être que la seule solution de regarder et de voir l’invisible et l’incompréhensible se trouve dans les formes artistiques.

  • Vous faites référence au comestible mais également — et inévitablement — à l’environnement naturel. Des thèmes qui semblent faire écho à la chasse, à la déforestation ou encore à l’écologie : votre démarche s’inscrit-elle dans une dénonciation de l’action de l’Homme sur la Nature ?

Delphine Gigoux-Martin : Non, j’ai « les yeux bien ouverts » — l’artiste cite ici Julien Gracq dans Préférences (1961), ndlr  — et ne tiens aucun discours.

  • À la manière d’épitaphes, les titres de vos œuvres évoquent une certaine désacralisation de l’animal taxidermisé, qui va à l’encontre de l’objet en lui-même : le trophée. Y a-t-il un aspect de la Nature que vous glorifiez ?

Delphine Gigoux-Martin : Je ne vois pas le trophée comme un signe du sacré : le trophée montre, démontre la force de la puissance du chasseur et exprime une pensée très occidentale et dichotomique : le duel entre culture et nature. Le trophée met en gloire mais ne sacralise rien ni personne. Il met en dialogue la vie et la mort, et même plus exactement la représentation de la mort et de la vie, tout cela vu dans un miroir avec tain. Je ne peux donc pas avoir ce geste désacralisant et mes titres agissent tels des ekphraseis face à mes pièces, qui décrivent l’œuvre et permettent une mise en abîme. Ni sacré ni gloire, je ne crois pas en cela et ne vois pas cela dans la nature.

  • Pour terminer Delphine, comment dégusteriez-vous un phénix ?

Delphine Gigoux-Martin : Cuisiné par Yves — Yves Camdeborde, son partenaire dans la performance Le Festin du phénix au musée de la Chasse et de la Nature, ndlr — et à pleines dents ! //


Exposition Delphine Gigoux-Martin // Du 21 octobre 2014 au 26 janvier 2015 at Musée de la Chasse
62 rue des Archives 75003 Paris
www.delphinegigouxmartin.fr