Par Maxime Gasnier

INTERVIEW // Des plantes, des paysages, des scènes d’intérieur : le travail de Guy Yanai manifeste une peinture indépendante, affranchie de toute contrainte académique. Dans son atelier basé à Tel Aviv, il réalise des toiles aux motifs récurrents tout en renouvelant continuellement son observation de l’environnement. 

  • D’où viennent les images que vous peignez ?

Guy Yanai : De partout. De tout ce qui m’entoure. Dès lors, on doit se demander : « qu’est-ce qui est autour de moi ? » Cela désigne quelque chose de complètement différent de ce qu’il y avait il y a dix, cinquante, deux cents ans. Ce qui m’entoure maintenant a vraiment changé, c’est ce qui m’intéresse. Des images, des circonstances, l’iPhone, l’art, vraiment tout et rien. Puis les images finissent par vivre de façon autonome, une peinture en entraîne une autre. La plus grosse difficulté est de savoir comment modifier tout cela. Parce qu’il y a tellement de choses que je souhaite faire.

  • La fonction esthétique de vos œuvres prime-t-elle sur une fonction narrative intrinsèque ?

Guy Yanai : Je ne suis pas sûr. Peut-être ni l’une ni l’autre. S’il y a une présence narrative dans certaines toiles, c’est plutôt une « narration non-narrative ». Et bien évidemment, je veux que l’œuvre se projette au-delà d’une réaction esthétique, elle doit être davantage que du formalisme. D’une certaine manière, je veux que ces forces incompatibles restent non résolues, pour que chacune d’elle triomphe, et que chacune d’elle perde. C’est excitant.

  • La cohérence sémantique de vos peintures semble définir une nouvelle approche de la nature morte. Qu’en pensez-vous ?

Guy Yanai : À vrai dire, je suis vraiment concerné par le langage, l’idée du langage et le problème du langage ; surtout en ce qui concerne la peinture, bien sûr. Honnêtement, je ne sais pas. Peut-être est-ce comme questionner un poisson à propos de l’eau ? Je pense que cette approche que vous désignez s’est développée de peinture en peinture. Est-ce une nouvelle approche ? Je ne sais pas. C’est devenu la mienne, et elle m’attribue cette liberté de m’emparer de n’importe quoi et de me l’approprier.

  • Malgré une planéité constante perpétuée par l’absence de détails, vous semblez attaché à faire paraître les ombres et certaines perspectives. La couleur est-elle pour vous le meilleur moyen de donner du relief à vos images ?

Guy Yanai : Les personnes qui peuvent réellement parler de leur travail ont tendance à m’effrayer. Il y a des choses que je crains d’énoncer clairement. Une fois de plus, je reviens à la notion de pôles simultanément opposés dans la peinture […]. Est-ce plane ? S’agit-il exclusivement de formes ? De coups de pinceaux horizontaux ? La couleur donne-t-elle du relief ? Ou bien est-ce gris ? Nous vivons à la meilleure époque, parce que tout le monde est capable de faire quelque chose. Quelques travaux ont beaucoup de « détails », d’autres non, certains sont tonals et parfois le dessin est maladroit, contribuant ainsi à la planéité. Je pense qu’il y a mille et une manières de réaliser une bonne peinture.

  • Comment justifiez-vous la représentation de la plante verte, quasi omniprésente dans vos toiles ?

Guy Yanai : Les plantes n’ont ni père ni frère, vous comprenez ? Elles ne bougent pas et me laissent beaucoup de place pour imaginer. Je pense que je ne peux pas expliquer cela par des mots, par la parole. Cela se justifie par vous, le spectateur. Moi, je n’ai pas à me justifier. Il y a environ un an, j’ai voulu faire une petite pause avec les plantes, et j’ai tenu pendant un, deux ou trois mois ; mais aujourd’hui, je travaille sur une série de dix peintures à l’atelier et huit d’entre elles sont des plantes en pot !

  • Vos travaux récents montrent une gamme chromatique solaire, vive, acidulée. Reflète-t-elle l’atmosphère de Tel Aviv où vous travaillez ?

Guy Yanai : Il y a beaucoup d’artistes là-bas, et j’ai constaté qu’aucun d’eux ne travaille comme moi ; cela me paraît étrange parce que, oui, Tel Aviv est une ville pleine de vie, avec une « gamme chromatique » marquée. Mais les artistes locaux utilisent des couleurs pâles et du brun, c’est étrange. J’étais à Copenhague il y a quelques semaines, et il était difficile de trouver une peinture de Tal R dans les rues de la ville. J’aime vivre ici, l’atelier est étroit, il y a du bon café et c’est un peu plus loin que les centres névralgiques du monde de l’art ; je suis donc plus tranquille. //


Guy Yanai //
Group show A House Without Rooms jusqu’au 21 novembre 2015 at galerie Torri
7 rue Saint-Claude 75003 Paris
www.guy-yanai.com



ENGLISH VERSION

INTERVIEW // Potted plants, landscapes, interior scenes : Guy Yanai’s work exhibits an independent painting, free of any academic rule. In his Tel Aviv-based studio, he realizes some pictures with recurrent shapes while still renewing his environmental observation.

  • Where do the pictures you paint come from ?

Guy Yanai : Everywhere. From what is around me. Now we have to ask, what does that mean now : « what is around me ? » It means something completely different than what it was 10 years ago, 50 years ago, 200 years ago. What is around me now is very edited, it is what I look at. Images, instances, iPhone, art, anything really. Then the images end up having a life of their own, one painting pushes another. The biggest obstacle is how to edit it all. Because there is so much I want to do.

  • Does the aesthetic function of your works prevail over an intrinsic narrative one ? 

Guy Yanai : I am not sure. Maybe neither of them. If there is a narrative in certain paintings it is a « no narrative narrative ».  And of course I want the work to go beyond just an aesthetic reaction, it has to be more than just formalism. In a way, I want these irreconcilable forces to stay unresolved, for all of them to prevail, and for all of them to lose. That is exciting.

  • The semantic consistency of your pictures seems to define a new approach to still life. Do you agree ?

Guy Yanai : Listen, I am really into language, and the idea of language, and the problem of language ; especially as it pertains to painting of course. Honestly, I don’t know. Maybe it is like asking a fish about the water ? I guess this approach as you call it has been building and growing by painting and painting and painting. Is it a new approach ? It is become my approach, and it gives me this freedom to take anything and make it mine.

  • Despite the constant flatness perpetuated by an absence of details, you seem to show shading and some perspectives. Do you think that color is the best way to give relief to your pictures ?

Guy Yanai : Well, people who can really speak about their work tend to scare me. Some things I shy away from articulating. Again, I go back to the notion of holding opposing poles in the painting simultaneously […]. Is it flat ? Are these just shapes ? Are these horizontal brush marks ? Is the color giving a relief ? Or is it a grey ? We live in the best age, because anyone can do anything. Some works have a lot of « details », some have non, some are tonal, in some the drawing is awkward and helps the flatness. I think there are endless ways to make good paintings.

  • How could you justify the portrayal of the green plant, almost omnipresent in your canvases ?

Guy Yanai : Plants don’t have a father, a brother, you know ? They don’t move and they give me lots of room to invent. I think I can not justify this in words, in speech. It is justified by you, the viewer. I myself don’t have to justify it. About a year ago, I wanted to take a break a bit from plants, and I did for a month or two or three, but now I’m working on ten paintings in the studio and eight of them are of single potted plants !

  • Your recent works evoke a solar, lively and acidulous chromatic scale. Does it reflects the Tel Aviv atmosphere where you live ?

Guy Yanai : There are a lot of artists here, and I looked, none of them are working like me at all, and it seems strange to me, because yes, Tel Aviv is very lively, with a noisy « chromatic scale ». But people here work with chalky colors and browns as well, its strange. I was in Copenhagen a few weeks ago, and its hard to find the Tal R paintings in the streets. I like working here, the studio is close, there is great coffee, and it is a bit far from the centers of the art world so I can work with more quiet. //