Par Camille Tallent

INTERVIEW // À la fois maison d’édition et lieu d’exposition, RVB Books a été créé par Rémi Faucheux et Matthieu Charon à Paris en 2011. Chefs de file de l’édition indépendante, ils regroupent à ce jour une quarantaine de livres d’artiste. De Stéphanie Solinas à Erik Kessels en passant par Thomas Mailaender ou Walter Pfeiffer, le duo réalise et conçoit des ouvrages qui se définissent autant par leur singularité que leur inventivité graphique

  • Comment est né RVB Books ?

Matthieu : RVB Books est le résultat d’une collaboration entre Rémi et moi. Nous nous connaissions avant car nous avions tous les deux diverses expériences propres dans l’édition. Pour ma part, j’ai travaillé aux Éditions Léo Scheer ; j’avais notamment monté une petite collection de monographies d’artistes, parmi lesquelles Jean-Christian Bourcart, Édouard Levé et Claude Lévêque.

Rémi : Quant à moi, j’avais développé un projet d’exposition qui s’est peu à peu transformé par une publication coéditée nommée Clinic.

Matthieu : Notre collaboration est une histoire de rencontre mais aussi de timing. On se rencontrait de temps à autres, cependant c’est en 2010 que notre envie commune s’est construite. Les premiers livres sous le nom RVB Books sont sortis en 2011 et après le rythme de publication s’est intensifié.

  • Aviez-vous dès le départ établi une ligne éditoriale ou s’est elle construite au fil des ouvrages ?

Rémi : La naissance de RVB Books est née des échanges avec un certain nombre d’artistes internationaux. Nous nous sommes tout de suite intéressés à des personnalités qui n’étaient pas présentes dans le paysage institutionnel français ; dans l’Hexagone, on montrait surtout des artistes très connus et il y avait peu de place pour les artistes émergents. Aussi, la programmation photographique de ces institutions était très orientée vers la photographie documentaire. Les nouvelles écritures qui nous plaisaient beaucoup étaient peu relayées. Enfin, il y avait un peu cette nouvelle façon de faire des livres qu’on avait découvert à l’étranger. Les artistes avaient une vraie volonté de faire des livres mais il y avait encore assez peu d’acteurs en France pour les réaliser. 

  • Comment fonctionne votre espace dans le 20e arrondissement parisien ?

Matthieu : Au départ, nous étions partis sur l’idée de project room afin de donner de la visibilité à ce qu’on faisait, comme un espace de rencontres et d’échanges. Aujourd’hui, nous désirons concentrer notre énergie sur le livre et le multiple. Il est important pour nous de nous centrer sur nos propres créations mais aussi présenter des ouvrages qu’on apprécie. L’espace actuel accueille désormais une ou deux expositions par an.

  • Comment définissez-vous votre processus de création et comment travaillez-vous ?

Matthieu : Comme je l’ai évoqué, notre travail est basé sur le dialogue et l’échange. Rémi et moi sommes assez complémentaires mais en ce qui concerne les artistes avec lesquels nous collaborons, nous fonctionnons au cas par cas. Si un artiste arrive avec une idée en tête, on met tout en œuvre pour y arriver. Ainsi, nous sommes un peu parti dans l’idée de l’anti-collection ou de l’anti-catalogue : format libre, pas forcément de pagination, etc. Nos ouvrages sont conçus au service du sujet qu’ils exposent. On ne veut pas s’enfermer dans un schéma.

Rémi : Le livre Enter the Pyramid que nous avons fait avec Olivier Cablat en est un bon exemple.

Matthieu : C’est vrai. Il témoigne bien de notre ouverture dans la construction d’un projet. Avec ce livre-là, on était rapidement partis en impression, après quelques jours de travail seulement. La couverture ne nous satisfaisait pas totalement, nous y allions un peu à reculons. C’est alors en pensant au format du tirage de tête qu’on a eu cette idée de triangle. Et on s’est dit : Mais pourquoi ne pas le faire pour la couverture ?!

  • Cette spontanéité caractérise-t-elle l’ensemble de votre production ?

Matthieu : C’est un fonctionnement à deux vitesses car il y a des livres plus faciles à produire que d’autres. Nous aimons aussi développer des projets sur le long terme, si bien dans la conception que dans le montage financier. Parallèlement, on a aussi des projets plus ponctuels qui se font plus facilement. Cela nous permet d’être réactif et d’avoir des projets un peu plus « légers ».

  • Comme avec la « collection » de livres de Thomas Mailaender (Wrong PhotographyStatus DeliveredToilet Fail...), par exemple ?

Matthieu : Oui. Plutôt qu’une collection, je dirais que c’est une suite de typologies qui s’est construite par les échanges que nous avons eu avec Thomas.

Rémi : Thomas a une archive d’images liées à l’absurdité, principalement collectées sur Internet et les livres sont une façon de la faire vivre. Ces ouvrages sont peu onéreux, rapide à produire et tirés à peu d’exemplaires alors que Illustrated People [du même artiste], à titre d’exemple, est un livre que nous avons développé sur deux ans. En tout et pour tout, nous faisons entre huit et dix ouvrages par an environ.

  • Dans votre catalogue certains artistes reviennent souvent. Notamment Erik Kessels qui est également éditeur.

Rémi : On le connaissait depuis longtemps mais tout a commencé en aval de son exposition Album Beauty à Arles, en 2013. Il voulait un peu déléguer le travail d’édition et de direction artistique du livre et la collaboration, aussi bien humaine que professionnelle, s’est bien déroulée. Dans le cas de Unfished Father, c’est plutôt parce que sa démarche était plus intime qu’il ne voulait pas éditer ce projet lui-même.

Matthieu : Nos collaborations avec Erik se sont établies au fil des échanges. C’est un travailleur compulsif et passionné. C’est grâce aux choses qu’il nous montre, qu’il est en train de faire ou qu’il aime que les ouvrages prennent leurs racines. C’est aussi lui qui nous a présenté Maurice Van Es.

  • Quel constat pouvez-vous établir sur l’engouement qu’il y a autour du photobook ces dernières années ?

Rémi : Ce qui est intéressant c’est que l’autoédition et les éditeurs indépendants ont un peu bousculés certains éditeurs très établis qui avaient leur mode de fonctionnement. Ces nouveaux acteurs amènent une nouvelle approche. Cela crée un regain d’intérêt pour le livre qui ne laisse ni les artistes ni les collectionneurs indifférents.

Matthieu : Ce phénomène est aussi du à l’explosion d’Internet. Tout ce qui est informatif est trouvable sur Internet, tu n’as plus forcément besoin d’un livre. En conséquence, l’imprimé doit se justifier davantage et du coup l’essence du livre a bougée. Aussi, Internet a permis de fédérer des niches. Il y a une dizaine d’années, les groupes étaient plus cloisonnés car ils n’avaient pas les outils de communication que nous avons maintenant. Nous, par exemple, et dès nos débuts, avons décidé de distribuer nos ouvrages davantage à l’étranger, ce qui n’aurait sûrement pas été possible avant, du moins pas aussi facilement.

Rémi : La visibilité et l’intérêt pour ces nouveaux livres sont démultipliés, mais y a de plus en plus d’acteurs aussi. Ce qui est bien !

  • Des projets à venir ? 

Rémi : Nous travaillons sur la réédition d’un ancien projet de Stéphanie Solinas qui s’appelle Dominique Lambert. Il s’agit de revisiter ce projet qui connaît déjà une édition très limitée [27 exemplaires, Alaska Editions] et permettre sa diffusion. Nous serons aussi présents à MAD [Multiple Art Days] cette année. //



RVB Books // www.rvb-books.com