Par Laëtitia Toulout

EXPOSITION // Dans l’espace de Bétonsalon, la plasticienne Gaëlle Choisne scénarise un temple ponctué d’allégories décadentes. L’amour s’y offre une place majeure en prenant soin d’accueillir Apollon à coups d’huitres et de philtres empoisonnés. Rien d’aphrodisiaque, tout à désirer.

Avant d’entrer dans le Temple of Love de Gaëlle Choisne, il est possible de se rincer les pieds dans un pédiluve dédié, mais aussi le haut du corps, l’âme, les idées, pour une purification complète grâce a une sélection de livres portés par un sac ballant. Une sorte de couverture faite de tissus raccommodés, tandis que le pédiluve, lui, est construit de sacs poubelle. Aucun objet noble donc, mais plutôt des matières pauvres, comme extraites de coins de rues, de cours abandonnées d’une cité urbanisée. Dès cette introduction à l’exposition, le ton est grinçant, comme un préambule, un avertissement : ce temple n’est pas comme d’autres.

Temple of Love prend corps dans l’espace brutaliste de Betonsalon, s’accommodant parfaitement du béton, renforçant même cet aspect industriel, la dureté dans l’inachevé. Ici, l’amour est sensuel, sexuel, et convoque les codes de la féminité corporelle : immenses coquillages, perles brillantes, huitres nacrées, naturelles ou recrées, accrochées… On entre dans le temple comme on pourrait rentrer dans le ventre d’une mère : un retour aux origines, magique.

Pour y circuler, il ne faut pas hésiter à se tourner, se retourner, se détourner. Une multitude de petits objets et d’ultimes références-métaphores jalonnent l’espace et créent cet univers lié au sacré. Cachés dans de la cire ou derrière la vitre, les éléments de cette œuvre totale jouent du corps et de l’esprit du public. On croise, pèle-mêle, des plumes de paons s’embrassant sur des chaines d’acier, des cadenas fermés, des flacons d’alcool fort aux cotés de statuettes de vierges, des cigarettes pendantes, de la cire coulante… Le kitchissime absolu des ambiances plutôt new age, pâles, roses, brillantes, côtoie les traces, trash, d’un lendemain de soirée. Gaëlle Choisne joue sur tous les contrastes : la douceur et la violence, l’amour qui flirte avec la haine, le beau tranchant le laid et vice versa. Le temple de l’amour pourrait être une caresse, à grands renforts de couleurs pastel, coussins moelleux, philtres et plantes hallucinogènes. Mais les drogues ne sont pas si douces et la main qui caresse revêt un gant rêche et crissant. Les éléments liés à la féminité, dégoulinants, se mêlent aux grincements stridents de l’industriel, de l’urbain, et le paradis tend parfois vers l’enfer. Lors de la promenade physique et mentale au sein de l’exposition, surgissent des voix, des formes, des silhouettes : ce sont celles des oubliés, des réprimés, des opprimés et des minorités, qui crient la douleur, les inégalités, le dysfonctionnement des sociétés en perdition qui initient en leur sein de nombreuses injustices et souffrances.

Le temple remet alors au goût du jour les rites, comme un pansement, et il faut se réunir en ce lieu, boire des potions et y convoquer ses dieux, pour enfin asperger le monde d’amour. Gaëlle Choisne nous invite à utiliser avec elle la magie, pour mettre en route ensemble une impérative révolution. //


Exposition Temple of Love by Gaëlle Choisne
Du 5 septembre au 15 décembre 2018 at Bétonsalon
9 esplanade Pierre Vidal-Naquet 75013 Paris
www.betonsalon.net


Gaëlle Choisne, TEMPLE OF LOVE (vue d’ensemble), 2018. Courtesy Bétonsalon – Centre d’art et de recherche, Paris. Image © Aurélien Mole.
Gaëlle Choisne, TEMPLE OF LOVE (détail), 2018. Courtesy Bétonsalon – Centre d’art et de recherche, Paris. Image © Aurélien Mole.
Gaëlle Choisne, TEMPLE OF LOVE (détail), 2018. Courtesy Bétonsalon – Centre d’art et de recherche, Paris. Image © Aurélien Mole.
Gaëlle Choisne, TEMPLE OF LOVE (détail), 2018. Courtesy Bétonsalon – Centre d’art et de recherche, Paris. Image © Aurélien Mole.
Gaëlle Choisne, TEMPLE OF LOVE (détail), 2018. Courtesy Bétonsalon – Centre d’art et de recherche, Paris. Image © Aurélien Mole.
Gaëlle Choisne, TEMPLE OF LOVE (détail), 2018. Courtesy Bétonsalon – Centre d’art et de recherche, Paris. Image © Aurélien Mole.
Gaëlle Choisne, TEMPLE OF LOVE (détail), 2018. Courtesy Bétonsalon – Centre d’art et de recherche, Paris. Image © Aurélien Mole.