Hervé Guibert et l’Italie : fragments d’un regard amoureux

À Paris, Les Douches la Galerie présente une sélection de photographies d’Hervé Guibert, prises en Italie lors de ses différents séjours, entre 1979 et 1990. De la villa Médicis à Rome au couvent Santa Caterina sur l’île d’Elbe, la trentaine de clichés dévoile autant l’intimité de l’écrivain que son regard singulier sur le temps qui passe.

La fenêtre de l’atelier est grande ouverte : est-ce encore l’été ? La lumière entre et rebondit sur le carreau. Serrés l’un contre l’autre, deux cadres de même taille partagent l’image comme deux pages d’un livre : la vue sur le jardin, à gauche, et sur la droite, un grand tableau posé sur une commode. Portrait d’un jeune moine dans sa longue robe de bure, main sur le cœur, paupières baissées. Devant lui, sur le meuble, une chouette empaillée lui tourne le dos et guette vers l’extérieur. On devine que c’est cela qu’il fallait capturer, ce mouvement, cet échange entre des choses inertes qui, depuis le recoin de la pièce ombragée, glisse jusqu’à la lumière du soleil au dehors. Tableau et fenêtre, villa Médicis, Rome.

Chez Hervé Guibert (1955-1991), ce sont d’abord des livres, des confessions intimes, impudiques, bouleversantes, un style d’enfant-poète un peu voyou, parfois féroce. Ce sont aussi ces images, ces coins de chambres et de tables saisis à la volée. « Je me défendrai toujours d’être un photographe, déclarait-t-il dans Le mausolée des amants (2001), cette attraction me fait peur, il me semble qu’elle peut vite tourner à la folie, car tout est photographiable […] et si l’on commence pourquoi s’arrêter ? » Photographe amateur, photographe intranquille, mais photographe quand même, obsédé par l’image comme il le fut des mots.

Ce n’est pas la première fois que cette partie de son œuvre est montrée au public. On se souvient, par exemple, de la riche rétrospective que la Maison Européenne de la Photographie, à Paris, lui avait consacrée en 2011. Hervé Guibert lui-même, de son vivant, l’avait à plusieurs reprises exposée et rassemblée en ouvrages (Suzanne et Louise en 1980, Le seul visage en 1984). Pour sa nouvelle exposition — la quatrième dédiée à l’artiste — Les Douches la Galerie se concentre sur un corpus resserré à ses voyages en Italie. Il faut dire qu’entre la péninsule et Hervelino (surnom que lui donna son ami écrivain Mathieu Lindon) ce fut une véritable histoire d’amours et de retours. Première fois en 1976 avant des séjours répétés, à partir de 1979, sur l’île d’Elbe, au presbytère Santa Caterina, chez son ami photographe Hans Georg Berger. Il y écrivit certains de ses livres et y passa ses vacances d’été, entouré d’amis et d’amants. Plusieurs voyages à Sienne, Palerme, Venise, Florence, et enfin Rome, où il fut pensionnaire à la villa Médicis de 1987 à 1989. Le retour à l’île Elbe, en janvier 1992, sera définitif, pour un dernier repos. De portraits en décors, d’ateliers en jardins, on retrouve toute cette vie, écrite au noir des ombres. Lumières dures à midi, Thierry contre le jour. Halos pâles au couchant, Vincent nu sur le lit. Une trentaine de clichés pour dix ans de souvenirs.

Chez Guibert, la photographie devient un rituel compulsif, manière d’épingler le temps et les instants trop brefs. Une montre oubliée, quelques cahiers ouverts, un chapeau sur la nappe, ses images paraissent comme des coups d’œil furtifs, à jamais baignés dans la nostalgie du noir et blanc. Pourtant, l’œuvre qu’il nous livre n’est ni objective, ni vraiment spontanée, bien au contraire. À y regarder attentivement on finit par déceler la mise en scène, une méthode, avec ses moyens récurrents : le cadre dans le cadre et l’image dans l’image (des tableaux, des cartes postales, des fenêtres, des photos) ; l’axe de la prise de vue jouant des effets de plongée et de contre-plongée ; l’étalement de la lumière entrant toujours de biais ; l’écho des formes entre elles, leur répétition. Et puis, une préférence pour les scènes d’intérieur, pour les plans resserrés, l’absence de paysages et d’horizons ouverts. Les choses sont sous nos yeux, tout près, trop près, comme contenues dans un éternel premier plan. L’attention portée sur elles est si palpable que les lieux, mêmes les plus vides, nous paraissent occupés. Il n’y a quelquefois personne et pourtant… il y a lui, et son Rollei 35, à l’affût d’une vision. Il nous semblerait presque que c’est nous qui guettons, qui sommes là, dans le fauteuil, qui approchons de la main pour voir ce qui s’y cache, qui sommes soudain surpris par la visite du chat, qui nous attendrissons de la beauté d’Eugène et des fleurs qu’il nous porte.

Dans son essai L’Image fantôme (1981), Hervé Guibert explique qu’une bonne photo est une photo « fidèle au souvenir de l’émotion ». Voilà donc le secret : plus qu’une attention, une affection pour le moment présent, la capacité à pré-voir le détail qui en fera un bon souvenir et le soin apporté à le mettre en lumière, comme on agence des mots pour former une intrigue. Regard clinique et romantique, disséquant, dénudant, débusquant la beauté jusque dans le plus trivial, édifiant le banal en moment de poésie. On ne se refait pas, dit l’expression, Guibert fut photographe comme il fut écrivain.


Exposition « Hervé Guibert. Voyages en Italie »
Jusqu’au 3 avril 2025 à Les Douches la Galerie
5, rue Legouvé – 75010 Paris
lesdoucheslagalerie.com


Hervé Guibert, Tableau et fenêtre, villa Médicis, 1988-1989. Courtesy de Les Douches la Galerie. © Hervé Guibert.

Hervé Guibert, Thierry lisant dans la sacristie, 1980. Courtesy de Les Douches la Galerie. © Hervé Guibert.

Hervé Guibert, Ombre de C. et main de H.G., Santa Caterina, 1983. Courtesy de Les Douches la Galerie. © Hervé Guibert.

Hervé Guibert, Eugène faisant le poirier, 1988. Courtesy de Les Douches la Galerie. © Hervé Guibert.

Hervé Guibert, Le petit cavalier et le tableau, villa Médicis, 1989. Courtesy de Les Douches la Galerie. © Hervé Guibert.

Hervé Guibert, Il est parti en laissant un message incompréhensible, 1990. Courtesy de Les Douches la Galerie. © Hervé Guibert.

Hervé Guibert, Les escaliers, Eugène, villa Médicis, 1988. Courtesy de Les Douches la Galerie. © Hervé Guibert.

Hervé Guibert et l’Italie : fragments d’un regard amoureux