Trevor Yeung plonge le Capc dans une lumière de fin du monde

Aquariums vides, plantes d’intérieur, champignons lumineux : depuis ses débuts, Trevor Yeung construit des écosystèmes où le naturel et l’artificiel deviennent indiscernables. Pour sa première exposition personnelle dans un musée européen, l’artiste investit la nef du Capc, à Bordeaux, d’une lumière verte et de neuf soleils en chute permanente. 

Il faut entrer dans le Capc avec son téléphone à la main. Pas pour photographier, ou pas seulement, mais pour éclairer. Pointée vers le sol, la lampe torche fait apparaître des reflets arc-en-ciel sur ce qui ressemble à du goudron ordinaire : le revêtement a été traité à la poudre iridescente, et la lumière blanche révèle ce que la lumière verte dissimule. C’est le premier geste que demande « Jardin des neuf soleils », la première exposition monographique de l’artiste Trevor Yeung, né en 1988 dans la province du Guangdong en Chine et aujourd’hui installé à Hong Kong, dans un musée européen : apprendre à regarder autrement, avec d’autres outils, depuis d’autres angles.

Le lieu n’est pas anodin. Le Capc occupe un ancien entrepôt colonial du 19e siècle, construit pour stocker les denrées venues des comptoirs français : sucre, café, cacao. C’est dans ce bâtiment-là, avec ses voûtes de pierre et sa nef de cathédrale, que Yeung a choisi de déployer un univers nourri de mythologie chinoise, de culture hongkongaise et d’une attention quasi obsessionnelle aux systèmes du vivant. La tension entre les deux histoires n’est jamais explicitée, mais elle est là, dans la pierre.

Toute la nef baigne dans une lumière verte, froide et enveloppante, qui neutralise les autres couleurs et transforme l’espace en quelque chose d’indéfinissable. Trevor Yeung en explique l’origine lors de la visite : il a découvert cette lumière dans les réserves d’un musée à Marseille, où un appareil appelé insectron l’utilise pour attirer et éliminer les insectes sans exposer les œuvres aux rayons UV. « Le vert attire les insectes pour les tuer, dit-il. C’est une lumière douce, supposée vous attirer vers votre mort. » Cette lumière évoque aussi le rayon vert, ce phénomène atmosphérique qui surgit à l’horizon la fraction de seconde où le soleil disparaît sous la mer, et que presque personne n’a jamais vu. Yeung pense aussi aux films d’horreur hongkongais des années 1980, où le vert servait à figurer l’effroi, à déformer les visages. Une même couleur, plusieurs cultures, plusieurs façons de faire peur.

Au cœur de la nef trône Rainbow Ribboned Bridge, une structure en échafaudage en forme de double arche que les visiteurs sont invités à gravir. À l’entrée, on reçoit un ruban (une couleur différente chaque jour) à nouer sur la structure, qui s’habille ainsi, au fil des semaines, des vœux de ceux qui la traversent. Des clochettes y sont suspendues : elles signalent la présence des corps, et couvrent discrètement le bruit mécanique de l’installation. En montant, l’exposition se recompose. Les neuf soleils, les Green Chaotic Suns, chandeliers de structures métalliques hérissées d’ampoules suspendus dans la nef, se regardent autrement depuis la hauteur. La lune (Passive Moon), ballon enfermé dans une armature géodésique, flotte à l’angle opposé et ne s’illumine que si on la pointe avec une lampe torche : la lumière ne vient pas d’elle, elle la reçoit et la renvoie. Le commissaire Cédric Fauq formule la chose ainsi : c’est comme si les soleils étaient saisis dans l’instant de leur chute, un moment supposément éphémère rendu permanent, constamment en train de disparaître.

Ces soleils renvoient à un mythe chinois que Yeung porte depuis l’enfance : à l’origine, il y en avait dix, qui décidèrent un jour de traverser le ciel ensemble, provoquant sécheresses et incendies. L’empereur Yao demanda à l’archer céleste Houyi d’en abattre neuf. « Jardin des neuf soleils » leur construit un refuge : suspendus dans la nef, chaotiques et trop puissants, ils tombent en permanence dans la lumière qui était censée les tuer.

Une réserve toutefois : sans le livret distribué à l’entrée, l’expérience risque de rester opaque. Les œuvres sont belles, le dispositif est hypnotique, mais les strates de sens ne se lisent pas seules. Dans cette nef baignée de vert, on avance au ralenti, on revient sur ses pas, on rallume sa torche.


Exposition « Trevor Yeung. Jardin des neuf soleils »
Jusqu’au 20 septembre 2026 au Capc
7, rue Ferrère – 33000 Bordeaux
capc-bordeaux.fr


Vue de l’exposition de Trevor Yeung « Jardin des neuf soleils », Capc, Bordeaux, 2026. Photo : Arthur Pequin.

Vue de l’exposition de Trevor Yeung « Jardin des neuf soleils », Capc, Bordeaux, 2026. Photo : Arthur Pequin.

Détail de l’exposition de Trevor Yeung « Jardin des neuf soleils », Capc, Bordeaux, 2026. Photo : Arthur Pequin.

Vue de l’exposition de Trevor Yeung « Jardin des neuf soleils », Capc, Bordeaux, 2026. Photo : Arthur Pequin.

Vue de l’exposition de Trevor Yeung « Jardin des neuf soleils », Capc, Bordeaux, 2026. Photo : Arthur Pequin.

Détail de l’exposition de Trevor Yeung « Jardin des neuf soleils », Capc, Bordeaux, 2026. Photo : Arthur Pequin.

Détail de l’exposition de Trevor Yeung « Jardin des neuf soleils », Capc, Bordeaux, 2026. Photo : Arthur Pequin.

Vue de l’exposition de Trevor Yeung « Jardin des neuf soleils », Capc, Bordeaux, 2026. Photo : Arthur Pequin.

Trevor Yeung plonge le Capc dans une lumière de fin du monde