Pour sa première exposition à la galerie Chantal Crousel, Lydia Ourahmane, artiste conceptuelle et pluridisciplinaire, présente une série photographique initiée en 2015 à partir de documents d’archives personnelles jamais montrés. Au moyen de ce corpus, c’est un regard posé sur les récits de migrations et de déplacements entre mémoire familiale et trajectoires anonymes.
Lydia Ourahmane (née en 1992) est algérienne, originaire d’Oran. Tout, dans l’accrochage, évoque son attachement au pays quitté dans l’enfance pour l’Angleterre puis de nouveau à l’âge adulte pour l’Espagne où elle réside aujourd’hui. Le souvenir des lieux qui l’ont vu naître et grandir s’inscrit au cœur de son travail. L’usage de la photographie lui vient de ses parents, membres d’une communauté chrétienne en Algérie, qui avaient l’habitude de documenter leurs activités quotidiennes. Dans les instantanés de l’artiste, réalisés avec le même Canon reçu en cadeau à l’adolescence, il est souvent question d’architectures, de façades d’immeubles et de bâtisses en ruines. Mais aussi de scènes de fêtes, de célébrations populaires, de repas entre amis. Et de visages. Comme celui de cet homme, le sourire amical, torse nu, qui s’emploie à apprendre à nager pour rejoindre une embarcation et fuir le pays.
Dans une pièce laissée vide, le visiteur est invité à l’aide de son téléphone à visionner une vidéo (Haraga, ‘The Burning’, 2014) prise par Houari, passager d’un bateau de fortune qui tente de traverser la mer Méditerranée. En dépit du danger qui le guette, il répète, confiant, « everything is going to be fine ». On ignorera ce qu’il est devenu, s’il a réussi à s’offrir la vie qu’il se souhaitait après cette septième tentative.
Des parcours migratoires, Lydia Ourahmane étend aujourd’hui sa recherche aux frontières physiques et administratives, aux zones marquées par la décennie noire, la guerre civile algérienne. Entravant le passage, aux intersections des deux salles annexes de la galerie, un monticule de terre brune a été placé là, directement transporté du continent, pour approcher, par la matière, les caractéristiques topographiques du lieu évoqué. L’idée est reprise de PH 8.7 (2015), une installation qui avait recouvert l’Espace Arlaud de Lausanne de 356 kilos de sol fertile provenant de Médéa, une ville du « Triangle de la Mort », un territoire situé à l’ouest d’Alger marqué par le terrorisme.
Récemment retrouvées dans des cartons, des photographies prises une décennie plus tôt ont été développées pour l’exposition. L’ensemble se déploie en une frise de diptyques : d’une part, des bandes de film négatif ; de l’autre, leurs images révélées. Disposées sur les murs, à hauteur de regard, les pellicules sont de petit format de manière à tenir en une quarantaine de clichés sous une plaque de verre. L’agencement évoque une planche contact ou le séquentiel d’un film. Il faut s’approcher très près pour pouvoir distinguer le détail des décors, comprendre le récit qui est raconté. Des histoires individuelles et collectives relatées selon une chronologie née du hasard des prises de vue. Sans revendiquer de filiation stylistique, la démarche de l’artiste rappelle celle de l’Américain Ed Ruscha (né en 1937), auteur de Gasoline Stations (1962). Dans certaines vues, surtout celles en noir et blanc, on décèle une approche formelle par les jeux de répétition, l’intérêt documentaire porté aux zones urbaines et le goût pour les étendues de blanc et de gris qui créent des compositions presque abstraites.
Sous le commissariat de Polly Staple, à la Nicoletta Fiorucci Foundation, en parallèle de la 61e édition de La Biennale de Venise, Lydia Ourahamane fait l’objet d’une exposition personnelle intitulée « 5 Works ». L’artiste y montre l’aboutissement des réflexions menées en résidence sur le surtourisme. •
Exposition « Lydia Ourahmane. 1752 Photos »
Jusqu’au 28 mai 2026 à la galerie Chantal Crousel
10, rue Charlot – 75003 Paris
crousel.com

Lydia Ourahmane. Courtesy de la Galerie Chantal Crousel. Photo : Cesár Segarra.

Vue de l’exposition « 1752 Photos » de Lydia Ourahmane, galerie Chantal Crousel, paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Chantal Crousel. Photo : Jiayun Deng.

Vue de l’exposition « 1752 Photos » de Lydia Ourahmane, galerie Chantal Crousel, paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Chantal Crousel. Photo : Jiayun Deng.

Détail de l’exposition « 1752 Photos » de Lydia Ourahmane, galerie Chantal Crousel, paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Chantal Crousel. Photo : Jiayun Deng.

Vue de l’exposition « 1752 Photos » de Lydia Ourahmane, galerie Chantal Crousel, paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Chantal Crousel. Photo : Jiayun Deng.

Lydia Ourahmane, 20 Photos (El Ayaïda) 2016, 2026, négatifs, planche-contact positive, verre, plomb, 31,4 × 27 × 0,7 cm chaque. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Chantal Crousel. Photo : Jiayun Deng.

Lydia Ourahmane, 15 Photos (Tafilalet, Tassili N’Ajjer) 2022, 2026, négatifs, planche-contact positive, verre, plomb, 27 × 31,4 × 0,7 cm chaque. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Chantal Crousel. Photo : Jiayun Deng.

Lydia Ourahmane, 37 Photos (Hassi Mefsoukh, Front de Mer, Oran) 2017, 2026, négatifs, planche-contact positive, verre, plomb, 31,4× 27 × 0,7 cm chaque. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Chantal Crousel. Photo : Jiayun Deng.

Lydia Ourahmane, Haraga – ‘The Burning’, 2014, transmission vidéo sans fil, 1 min 13 s. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Chantal Crousel.


