Tout l’été, l’exposition « Under the Same Sun » réunit les photographies d’Herbert List, rapportées de ses voyages en Grèce et en Italie dans les années 1930 et 1950, et de Zied Ben Romdhane, réalisées depuis une dizaine d’années sur le littoral tunisien. Un rapprochement aussi inattendu que réussi entre deux artistes que près d’un siècle sépare.
Le postulat des commissaires tient de l’intuition plus que de la conviction, et l’on peut se demander ce que vaut de mettre côte à côte deux corpus qui n’ont jamais eu vocation à se rencontrer. Il y a bien sûr partout le ciel, le soleil et la mer, mais capturés à des époques, dans des pays et avec des intentions profondément différentes. Malgré tout, il faut le reconnaître, quelque chose circule entre les images sensuelles d’Herbert List (1903-1975) et les portraits intimes de Zied Ben Romdhane (né en 1981, Tunisie). Les baigneurs de Tunis photographiés par le second ne répondent-ils pas aux éphèbes que le premier saisissait quatre-vingt-dix ans plus tôt sur les plages grecques ? En creux se lit le désir, l’envie de l’autre et de l’ailleurs, de quoi nouer le début d’un dialogue.
De l’exil à l’évasion
Né à Hambourg, Herbert List découvre le médium photographique au tournant des années 1930, sous l’influence croisée d’Andreas Feininger, formé au Bauhaus, et de l’avant-garde surréaliste (Man Ray, Max Ernst, Giorgio de Chirico). Homosexuel, d’ascendance juive, il quitte l’Allemagne nazie en 1936, transite par Paris puis Londres, avant de rejoindre, l’année suivante, la Grèce puis l’Italie en compagnie du photographe de mode George Hoyningen-Huene. Ce périple donnera naissance à ses clichés les plus célèbres, réunies plus tard dans l’ouvrage Licht Über Hellas (1953). Nudités d’Arcadie posées parmi les ruines, bustes et statues de marbres saisis comme des modèles vivants, tout son style s’y exprime, depuis l’attrait jamais voilé pour les corps masculins jusqu’au goût des compositions énigmatiques. Ni dans Laurel over the Eyes (1937), ni dans le portrait d’un jeune homme nu au milieu des fleurs d’érémurus (1933) List ne cherche à documenter un lieu ou une rencontre. Il crée un archétype de la sensualité, transforme le rêve en souvenir et rend chaque image éternelle. Pour cet homme en exil, les rives de la Méditerranée furent un territoire d’évasion, un refuge pour l’imagination, une alternative à la guerre qui frappait l’Europe de plein fouet.
Horizons intérieurs
À l’inverse, Zied Ben Romdhane ne craint pas de se confronter au tumulte du monde. Son œuvre, qui s’inscrit pleinement dans l’actualité, traite en effet de la manière dont la géographie façonne les destins et accentue les contrastes socio-politiques, entre une Tunisie côtière prospère et une autre, intérieure, oubliée. Ses paysages racontent ainsi l’histoire et l’état de tout un pays, quand ses portraits laissent transparaître les doutes, les craintes et les espoirs d’une société marquée par l’onde de choc du Printemps arabe. C’est à cette veine plus intime qu’appartiennent les œuvres présentées ici. Issues pour la plupart de la série « The Escape », qui lui valut d’être récompensé par le World Press Photo 2024, elles brossent avec tendresse le portrait de la jeunesse tunisienne, marquée par la révolution de 2011 qui mit fin à vingt-trois ans de dictature. On y voit des adolescents nager, jouer, s’étreindre, des corps en prise, des profils fiers, des images ancrées dans le réel dont la simplicité doit davantage au photoreportage qu’à la mise en scène si chère à List. Une économie d’effets qui n’exclut cependant jamais l’esthétique, bien au contraire. La lumière tunisienne, le grain de la peau, la composition presque picturale de certains cadrages trahissent un souci plastique qui rapproche malgré tout le travail documentaire de Ben Romdhane des compositions si maîtrisées de son aîné.
Vers hier, vers demain
C’est précisément dans ces écarts et ces similitudes que la mise en perspective des deux artistes trouve son intérêt. Là où Herbert List orchestrait un monde qui invitait à la rêverie et à la nostalgie, Zied Ben Romdhane cueille, dans le désordre du présent, les visages d’une jeunesse prompte à créer ses propres mythes ; tandis que l’un s’abreuvait aux sources antiques et tournait le dos à son époque, l’autre se plonge au contraire dans les troubles de son temps pour en saisir l’esprit et les contradictions. Pourtant, au gré de parallèles fortuits, l’homoérotisme de List, mais aussi sa science du cadrage et de la lumière, trouvent dans la spontanéité et le naturalisme apparents de Ben Romdhane plusieurs échos étonnants. Le temps d’un été, leurs deux œuvres ne se contentent pas de coexister, elles se regardent, se frôlent, s’apprennent. Les photographies de Ben Romdhane en sortent habitées d’une charge intemporelle nouvelle, tandis que celles de List nous apparaissent soudain dans toute leur modernité radicale. •
Exposition « Under the Same Sun »
Jusqu’au 14 août puis du 1er au 12 septembre 2026
at Galerie Magnum
2, impasse Delaunay — 75011 Paris
magnumphotos.com

Herbert List, Laurel over the Eyes. Athens, Greece, 1937 © Herbert List / Magnum Photos.

Zied Ben Romdhane, A young couple reunites after a period of long-distance relationship. Tunis, Tunisia, 2023 © Zied Ben Romdhane / Magnum Photos.

Zied Ben Romdhane, Young people swim in the sea. Bizerte, Cap Zebib, Tunisia, 2023 © Zied Ben Romdhane / Magnum Photos

Herbert List, Nude with Desert Candle. Hammamet, Tunisia, 1933 © Herbert List / Magnum Photos.

Herbert List, Aegean Sea, Greece, 1951 © Herbert List / Magnum Photos.

Zied Ben Romdhane, Two youth are swimming at the beach. Sidi Bou Said, Tunis, Tunisia, 2023 © Zied Ben Romdhane / Magnum Photos.


