Quatre ans après sa première exposition personnelle, Jean Gfeller fait l’objet, cet automne, d’un nouvel accrochage et d’une publication monographique. Chez Dilecta, à Paris, « Partition du deuxième étage » invite à pénétrer dans ses espaces domestiques mentaux.
Dans cette nouvelle série de vingt tableaux, il est toujours question de visages. Une même tête d’homme revient comme un leitmotiv, prend la forme d’un attaché-case (The Best is Yet to Come, 2026), traverse horizontalement la largeur d’un mur (I Have an Incredible Relationship with Myself, 2026), surgit dans l’encadrement factice d’une fenêtre (I Am a Product of Positive Thinking, 2026). C’est un regard orwellien qui observe les protagonistes pris dans l’enfer bureaucratique duquel ils ne peuvent s’échapper. Lorsqu’on l’interroge, Jean Gfeller (né en 1996) dit « partir d’un espace mental », un lieu imaginaire rêvé ou recomposé à partir de sensations. C’est une immense bâtisse pourvue d’étages, de couloirs démesurément longs. Des hommes en costume y déambulent, y marchent sans but. Les personnages sont désincarnés. Ce sont les alter ego du plasticien, des archétypes mis en scène et actionnés à la manière de pantins.
Pour cette deuxième exposition personnelle, le peintre a délaissé les teintes oranges et mauves de ses précédentes peintures pour un camaïeu de bleu, de vert et de noir. Cela crée une unité de style, de lieu et de temps, donne l’impression de plans fixes, de séquences prélevées d’un film. Ce que renforce la succession de petits formats puis d’huiles sur bois de plus grandes dimensions. La palette opère la distinction des plans, crée de la profondeur de champ, ou, à l’inverse, vient aplanir le décor. On s’interroge : pourquoi ici du bleu clair ? Là, un bleu nuit ? La scénographie joue avec ces variations de nuances : la moquette est d’un bleu électrique, le mur de la dernière section d’un vert pâle. C’est une mise en abyme, le visiteur pénètre tout à la fois l’espace d’exposition et l’espace pictural, devient, dès lors, le personnage égaré des tableaux qu’il contemple.
Plus jeune, Jean Gfeller a été très imprégné par Francis Bacon, la bande dessinée, l’art brut et les compositions religieuses de Fra Angelico. Aujourd’hui, c’est la culture Internet qui retient son attention, les mèmes notamment. On retrouve cette inspiration dans le choix des titres qui tendent vers la méthode Coué selon laquelle toute idée se grave dans notre esprit et devient une réalité dans l’ordre du possible : I’m Addicted to Being Nice to People (2026), Unending Happiness (2026), I treat my body with great respect and care (2026). Désormais, Jean Gfeller peint sans images pour s’accorder une plus grande liberté même s’il s’autorise des clins d’œil au Christ mort (1621-1522) de Hans Holbein le Jeune dans I am both conscious and optimistic (2026), à l’Homme qui marche (1960) de Giacometti dans I Know How to Reply to Human Questions (2026) et à la Croix [noire] (1915) de Malevitch dans A man and a Malevitch poster (2026).
Le commissariat de cette exposition est l’histoire d’une rencontre survenue à Nantes, cinq ans plus tôt. Thomas Fort, critique d’art, y découvre les œuvres de Jean Gfeller, ses personnages mutiques, ses huis clos et ses fantômes. Il se dit qu’« une écriture est déjà en place », souhaite accompagner le travail pictural de l’artiste. Le peintre et le critique se donnent rendez-vous chaque semaine. Une amitié se noue. Ils imaginent ensemble une publication. Thomas Fort se rend en Suisse, sur les lieux de l’enfance de Jean Gfeller, s’immerge dans les décors des peintures qui prennent, soudainement, vie sous ses yeux. Il observe, médusé, que l’architecture rigide, impersonnelle des tableaux est celle, par exemple, d’un établissement scolaire. Tout prend sens.
Thomas Fort souhaite rendre visibles les moments partagés avec le peintre et conçoit l’ouvrage comme un espace d’exposition à part entière, un objet qui perdurera dans le temps. Quelques-unes de ses photographies, prises dans quatre lieux distincts, accompagnent les entretiens menés avec l’artiste et son entourage familial pour remonter aux origines de sa pratique et permettre une meilleure compréhension des motifs et des compositions. À la galerie, la palette du peintre, qui a servi à calibrer les couleurs des reproductions de la monographie, est mise à disposition du public, aux côtés de dessins et de croquis préparatoires. Un accrochage pour immerger un peu plus les visiteurs dans cet univers kafkaïen, surréaliste où chaque détail — fourmis, coccinelles, bougies — contribue à l’étrangeté d’un monde clos, à la fois familier et inquiétant. •
Exposition « Jean Gfeller. Partition du deuxième étage »
Jusqu’au 21 novembre 2026 à la galerie Dilecta
49, rue Notre-Dame-de-Nazareth — 75003 Paris
editions-dilecta.com

Vue de l’exposition « Partition du deuxième étage » de Jean Gfeller, Galerie Dilecta, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Dilecta. © Jean Gfeller. Photo : Nicolas Brasseur.

Jean Gfeller, The Best is Yet to Come, 2026, huile sur bois, 18 × 14 cm. Courtesy de l’artiste et de Dilecta. © Jean Gfeller. Photo : Nicolas Brasseur.

Vue de l’exposition « Partition du deuxième étage » de Jean Gfeller, Galerie Dilecta, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Dilecta. © Jean Gfeller. Photo : Nicolas Brasseur.

Jean Gfeller, I Am a Product of Positive Thinking, 2026, huile sur bois, 35 × 27 cm. Courtesy de l’artiste et de Dilecta. © Jean Gfeller. Photo : Nicolas Brasseur.

Vue de l’exposition « Partition du deuxième étage » de Jean Gfeller, Galerie Dilecta, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Dilecta. © Jean Gfeller. Photo : Nicolas Brasseur.

Jean Gfeller, Acceptance of the unacceptable, 2026, huile sur bois, 19 × 24 cm. Courtesy de l’artiste et de Dilecta. © Jean Gfeller. Photo : Nicolas Brasseur.

Vue de l’exposition « Partition du deuxième étage » de Jean Gfeller, Galerie Dilecta, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Dilecta. © Jean Gfeller. Photo : Nicolas Brasseur.

Jean Gfeller, The Light Found You Again, 2026, huile sur bois, 24 × 18 cm. Courtesy de l’artiste et de Dilecta. © Jean Gfeller. Photo : Nicolas Brasseur.


