Images traumatiques et visages flous : Franziska Krumbachner expose sa mémoire

Dans son cabinet de dessin contemporain, la galerie Abraham & Wolff offre une première exposition personnelle à Franziska Krumbachner, jeune artiste d’origine allemande passée par l’Université d’Art et de Design d’Offenbach. L’accrochage présente l’expression déjà aboutie, mûre, de son univers mental et plastique reflétant la violence du monde adulte.

Durant sa jeunesse dans une région rurale de Bavière, Franziska Krumbachner (née en 2022) s’initie au dessin et à la peinture dans sa chambre de la ferme familiale. Des années d’isolement pour lesquelles l’art fut un refuge. Aux Beaux-Arts, son œuvre se forme indépendamment des cours théoriques obligatoires qui lui sont dispensés et auxquels elle cessera d’assister en 2024. Elle trouve ses inspirations, seule, dans la production des artistes auxquels elle s’identifie par les aspects les plus dérangeants des expériences vécues par eux. À leur contact, elle se sent moins « anormale ». « Essayer de visualiser la manière dont je vois la vie m’a toujours davantage aidée que de chercher des mots ; enfant, je ne les avais pas, et plus tard je les avais, mais ils n’ont jamais suffi à exprimer ce que je ressens, vois, ai vécu, imaginé ou pensé », explique-t-elle.

Dans la plupart des tableaux et dessins de l’exposition, les visages sont flous, les traits indistincts ou tordus par la perception déformée d’un cauchemar. Des visions d’horreur à la manière des portraits torturés de Francis Bacon. Dans une scène, on ne voit que les jambes d’une jeune fille qui se lève et laisse, dans ce que l’on devine être un lit, une masse sombre. Le regard posé sur les choses et les êtres est indéniablement cinématographique : des verres de lait sont vus en plongée, la silhouette endormie d’un homme de face, en cadrage resserré. Il y a aussi, en motif récurrent, l’avant d’une voiture observé de la banquette arrière. Ailleurs, l’enfant a rejoint le siège passager, la mine renfrognée. C’est l’étrangeté des films de David Lynch mêlée à l’angoisse intériorisée de Munch et Kafka.

Plus loin, il y a un visage. Étonnamment, pressés d’entrer dans la galerie, on ne l’avait pas encore remarqué. Quelques minutes passent et on ne voit que ça : des yeux exorbités qui nous fixent. La bouche entrouverte sur des lèvres sèches ou pâteuses. Le torse est nu. Les joues, le menton, le front sont comme éblouis par l’éclair d’un flash. Une lumière qui vient de nulle part, qui n’est là que pour éclairer ce qui se trame dans cette chambre plongée dans l’obscurité. C’est le visage d’un homme qui s’apprête ou a peut-être déjà commis un viol (I don’t remember your face, I’d feel safe if I did, 2024). L’inconnu est jeté ici en pâture à la vue de tous, exposé, depuis ce bord de mur qui jouxte la vitrine, au regard des passants qui traversent la rue des Saints-Pères.

Soudain, une lueur apparaît au-dessus d’un jeu extérieur pour enfant. Elle scintille comme celles des contes de fée. C’est ce même miroitement qu’on aperçoit depuis l’arrière des rideaux pâles d’un salon, comme en écho à l’éclat artificiel du poste de télévision allumé en fond. Il faudrait s’appesantir un peu sur cette source lumineuse. Observer la manière dont elle se manifeste. Elle éclaire le détail de mains qui se touchent, mais souvent, elle est une déflagration qui déchire la nuit. Une lumière aveuglante aperçue depuis la rue et qui interpelle les passants sur une chambre située à l’étage. Dans la salle à manger, ses rayons occupent tout l’espace, traversant de part en part la surface du papier. Dans un autre salon — est-ce le même ? — le halo se fait embrasement, brûle le visage de l’enfant. Dans l’œuvre de Franziska Krumbachner, la lumière éclaire la vérité tout autant qu’elle en dissimule les traces.

C’est en définitive une exposition sur la mémoire traumatique, ce qu’indique en premier lieu le titre — « Filling gaps » (« combler les lacunes ») — et ce que confirme l’artiste qui révèle être atteinte d’un trouble dissociatif de l’identité, conséquence des violences vécues. Les images lui apparaissent sous forme de rêves et de flashbacks. Des scènes retranscrites sans contexte temporel. Une histoire fragmentaire recomposée en buttant continuellement sur les mêmes éléments (les marches d’un escalier, le couloir d’une maison et des mains qui approchent). « […] Mon art est bien plus qu’une simple forme d’expression : c’est mon langage, mon ancrage. […] Il m’aide à rendre visible l’indicible et à naviguer dans un monde qui me semble souvent étouffant. », précise l’artiste. Se manifeste une volonté de revenir aussi à l’innocence de l’enfance. Revenir aux jouets, aux peluches, au toboggan du parc, pour suspendre l’instant décisif où la violence s’abat.


Exposition « Franziska Krumbachner. Filling gaps »
Jusqu’au 7 mars 2026 chez Abraham & Wolff
12, rue des Saints-Pères – 75007 Paris
abraham-wolff.com


Franziska Krumbachner, I don’t remember your face, I’d feel safe if I did, 2024, huile sur toile, 50 × 60 cm. Courtesy de l’artiste et Abraham & Wolff.

Franziska Krumbachner, Sans titre, 2023, graphite sur papier, 29,5 × 42 cm. Courtesy de l’artiste et Abraham & Wolff.

Franziska Krumbachner, Sans titre, 2025, huile sur toile, 50 × 70 cm. Courtesy de l’artiste et Abraham & Wolff.

Franziska Krumbachner, It’ll make you feel better, 2022, huile sur toile, 30 × 40 cm. Courtesy de l’artiste et Abraham & Wolff.

Franziska Krumbachner, Sans titre, 2023, huile sur isorel, 30 × 42 cm. Courtesy de l’artiste et Abraham & Wolff.

Franziska Krumbachner, Tongue-tied, 2025, huile sur toile, 60 × 80 cm. Courtesy de l’artiste et Abraham & Wolff.

Franziska Krumbachner, Sans titre, 2023, huile sur isorel, 25 × 20 cm. Courtesy de l’artiste et Abraham & Wolff.

Franziska Krumbachner, Sans titre, 2022, huile sur toile, 40 × 50 cm. Courtesy de l’artiste et Abraham & Wolff.

Images traumatiques et visages flous : Franziska Krumbachner expose sa mémoire