Pierre Dumaire s’expose à l’heure fauve

Première exposition personnelle de Pierre Dumaire, « L’Heure fauve » réunit chez DS Galerie un ensemble de peintures, gravures et dessins qui s’exhibent dans un espace composite : de la chambre à la pleine nature, l’intime flirte avec l’extime à coups d’images en métamorphose.

Percevoir la charge dualiste qui habite les œuvres de Pierre Dumaire (né en 1993) n’est pas tant une invitation à enquêter sur les signes d’une tension, d’une désunion. Au contraire, le regardeur — tantôt voyeur, tantôt spectateur — est invité ici à sonder les correspondances et les parallélismes qui s’établissent d’une image à l’autre. Face à lui d’abord, un cygne, dont les contours semblent se dissoudre dans une nappe d’eau, celle d’un lac peint d’après une photographie que l’artiste a prise sur l’île de Donauinsel, aire de cruising homosexuel à Vienne. Bien que relié aux symboles d’amour et de beauté, l’oiseau n’est, là, pas tant le sujet central de l’œuvre : il délaisse sa traditionnelle majestuosité pour se fondre dans un effet aqueux, permis par une technique mixte de peinture sur soie et de javel sur tissu. Le lac et ses reflets pourraient tout autant se confondre avec la surface d’un ciel nuageux ; l’espace est trouble, abstrait, propice à l’évasion. Cette évasion est d’ailleurs subtilement préconisée hors de la toile par le cou du cygne, orienté vers la gravure d’un pénis en érection. De l’animal à l’homme, se manifeste alors l’un des piliers de l’exposition : « la dualité des corps entre poésie et bestialité » qui imprègne chaque espace de la galerie. 

Ici, à l’image de l’heure fauve titrant l’exposition, extrait du vers de Stéphane Mallarmé qui apparaît dans L’Après-midi d’un faune (1876), tout brûle. Silencieusement, sensuellement. Les corps masculins s’exhibent, qu’ils soient isolés dans un état mélancolique (Donauinsel [autoportrait], 2026) au bord de l’eau ou qu’ils s’étreignent au milieu d’une forêt — tel que les dépeint le diptyque titré en référence au film Le Beau Mec (1979) de Wallace Potts. Si Pierre Dumaire nourrit sa pratique du cinéma pornographique gay des années 1980, il croise ici cette mouvance avec la figure gravée du faune — empruntée aussi à la chorégraphie de Vaslav Nijinski imaginée en 1912 pour les Ballets russes. « Le faune est ici le symbole d’un trouble, d’un souvenir vague, qui plonge l’exposition dans un espace-temps incertain, peut-être plus proche du fantasme que de la réalité. De par sa nature mi-homme mi-bouc, le faune se fait la métaphore même des dualités sur lesquelles joue Pierre Dumaire : entre la chambre et les lieux de cruising extérieurs, le rêve et la réalité, la bestialité et la douceur, le trait sombre, déterminé, des gravures et la liquidité imprévisible des peintures. Il est aussi une ode au plaisir, à la jouissance, à l’abandon à son moi profond. », confie Kévin Le Squer, commissaire de l’exposition.

Pensée comme un environnement composite, « L’Heure fauve » parvient à exposer, sans disjoindre, la triade d’espaces souhaitée par Pierre Dumaire : l’espace intime (celui de la chambre), l’espace mental (où prennent forme ses fantasmes) et l’espace public (en écho aux lieux de cruising). Ainsi les codes domestiques et sauvages fusionnent-ils : sur plusieurs murs, un papier peint sérigraphié de motifs floraux — repris d’extraits filmiques visionnés par l’artiste — devient le support idéal d’un accrochage de dessins et d’aquarelles, aux scènes crues et tamisées, à la manière d’une chambre adolescente punaisée d’icônes-objets de désir. Explorateur d’ambiguïté, conteur visuel de récits implicites, Pierre Dumaire saisit l’heure fauve dans un entre-deux mouvant qui oscille entre intime et extime.


Exposition « Pierre Dumaire. L’Heure fauve »
Commissariat : Kévin Le Squer
Jusqu’au 28 mars 2026 chez DS Galerie
15, rue Béranger – 75003 Paris
dsgalerie.com


Vue de l’exposition « L’Heure fauve » de Pierre Dumaire, DS Galerie, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et DS Galerie. Photo : Pauline Assathiany.

Pierre Dumaire, Donauinsel Schwan, 2025, peinture sur soie et javel sur tissu Blackout, 190 × 130 cm. Courtesy de l’artiste et DS Galerie. Photo : Pauline Assathiany.

Vue de l’exposition « L’Heure fauve » de Pierre Dumaire, DS Galerie, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et DS Galerie. Photo : Pauline Assathiany.

Pierre Dumaire, Le beau mec (esquisse), 2025, aquarelle sur papier Canson, 33 × 41,5 cm. Courtesy de l’artiste et DS Galerie. Photo : Pauline Assathiany.

Pierre Dumaire, Le beau mec (pipe), 2025, peinture sur soie et javel sur tissu Blackout, 80 × 100 cm. Courtesy de l’artiste et DS Galerie. Photo : Pauline Assathiany.

Vue de l’exposition « L’Heure fauve » de Pierre Dumaire, DS Galerie, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et DS Galerie. Photo : Pauline Assathiany.

Détail de l’exposition « L’Heure fauve » de Pierre Dumaire, DS Galerie, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et DS Galerie. Photo : Pauline Assathiany.

Pierre Dumaire, Le beau mec (Karl de dos), 2026, peinture sur soie et javel sur tissu Blackout, sérigraphie sur coton, 130 × 140 cm. Courtesy de l’artiste et DS Galerie. Photo : Pauline Assathiany.

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