À Nîmes, le Carré d’Art présente plus de cinquante œuvres du duo Tursic & Mille dans le cadre de l’exposition « Dissonances à géométries variables ». Ici, les images sont vectrices de valeurs et de normes, se jouant d’une propagande plus ou moins assumée selon les sociétés, qui s’en servent comme outil pour perdurer.
Le duo Tursic & Mille, composé d’Ida Tursic (née en 1974 à Belgrade, ex-Yougoslavie) et Wilfried Mille (né en 1974 à Boulogne-sur-Mer, France), se considère comme deux personnes mais un seul artiste, créant ensemble depuis plus de vingt-cinq ans, date correspondant à leur rencontre à l’École nationale supérieure d’art de Dijon. C’est pourtant une peinture signée par Ida Tursic seule qui introduit l’exposition, tel un manifeste. Auto-Porc-trait rassemble trois sujets éponymes avec trois styles de représentations distinctes : une voiture au tracé enfantin, un porc réaliste et un trait dont les coulures renvoient aux pratiques de l’abstraction. Les trois peintures en une font référence à trois visions des beaux-arts, trois histoires rassemblées en une toile, une personne. Mêlant humour et calembour, symboles à déchiffrer dans leur fond et dans leur forme, dans le style pictural choisi, cette toile est une belle introduction au travail exposé, qui use de la peinture comme d’une langue vivante.
Si le duo explique avec son humour habituel que « trouver un style en peinture, ce serait enfiler des charentaises », son utilisation de différents registres picturaux lui permet, au-delà de sortir de sa zone de confort, d’exprimer sa pensée et sa critique du monde. Tursic & Mille explore l’histoire de l’art et expérimente la peinture, jouant des citations et des pastiches pour mieux comprendre et faire comprendre ce que nous disent et nous font les images. Car les images ne sont jamais anodines, des représentations fantasmées de la femme, de son corps (About Betty, 2023) ou de la housewife blanche et blonde, coiffure et sourires parfaits, gardienne de la famille nucléaire et de la reproduction sociale, comme dans Kindness (2023) ou Tenderness (2023).
Mais ce qui caractérise l’iconographie de notre société contemporaine, c’est la profusion d’images, qu’elles soient publicitaires — sous forme d’émoticônes qui viennent calquer nos émotions et remplacer nos mots —, qu’elles circulent en flux continu sur nos réseaux, qu’elles soient générées ou modifiées par l’intelligence artificielle. Cette multiplicité façonne nos quotidiens, nos modes d’expression et de perception, nos manières d’être au monde. Tursic & Mille calque, en peinture, une utilisation contemporaine des images, notamment par l’utilisation de figures comme des petits chats ou illustrations d’explosions ajoutées ici et là (Diversion avec chatons, 2026) ou bien, en reproduisant un dinosaure créé par un outil génératif (Diversion with Dinosaur [after John Fernely], 2024). Il en est de même pour le bichon, figure bien connue du duo, qui évoque les représentations des chiens peuplant l’histoire de la peinture. Le détail devient sujet et marqueur d’époques. Et les sujets s’ajoutent, s’accumulent. Le peintre à quatre mains procède en effet par strates, dans le geste même de la création, par un aller-retour constant entre Ida Tursic et Wilfried Mille, qui modifient successivement leurs toiles. Ce fonctionnement traverse autant leur pratique que leur manière de penser de la peinture : ce sont à la fois des images et de la matière picturale qui s’ajoutent. C’est ce qui amène les artistes à exposer les feuilles sur lesquelles ils nettoient leurs pinceaux (Papers [Barbouilles], 2009/2024) ; chaque papier étant comme l’envers d’une œuvre, son résidu pictural, ce que la toile n’a pas retenu pour sa version finale. De même, ils présentent une impressionnante accumulation de peinture sur une table, le témoin physique de plusieurs années de peinture, de matière non utilisée, mais qui finalement trouve ici une seconde vie et raison d’être (Sisyphe [Time Mass], 2016-2023). Plus loin, la toile Williamsburg W17 (2023) présente une palette de couleur : « Le tableau devient palette et la palette devient tableau », répondent-ils.
Le duo d’artistes paraît ainsi faire le tour de la peinture, la prenant sous plusieurs angles. Ils réalisent ainsi plusieurs versions d’un même tableau, revenant sur tel ou tel sujet, telle ou telle figure, tel ou tel détail, et créant alors des peintures qui se répondent, qui communiquent les unes avec les autres. L’accumulation qui résume bien leur travail leur sert aussi à soustraire. C’est le cas quand ils appliquent des couches de peinture diluée, un « lavis » chrome ou rose — on ne peut pas ne pas citer ici le titre de leur exposition présentée en 2025 à la galerie Max Hetzler à Paris, « Lavis en rose » — flirtant avec le monochrome. Ou encore, quand ils copient Jean-Baptiste Greuze dans un tableau répété plusieurs fois et où s’ajoute une tache de plus en plus importante, qui grandit jusqu’à rogner le regard languissant de la jeune femme représentée — The Accident S (d’après Jean-Baptiste Greuze) et ses versions M et L, d’après la taille de la tache (2026). Le travail de pastiche et de répétition permet aux peintres de se réapproprier le sujet et d’en modifier la signification, effaçant progressivement le fantasme originel de l’œuvre. Tursic & Mille poussent encore plus loin ce travail de reproduction iconographique : ils recopient des images issues de peintures, de magazines… mais aussi la matière même de l’image, comme les taches de peinture qui ponctuent à la fois leur atelier et leur œuvre. La salle The Face est consacrée à l’image d’une page arrachée à un magazine, envisagée à la fois comme reproduction et comme nature morte. Ici, toutefois, l’objet s’efface au profit de la représentation : un visage peint de manière toujours plus rapprochée, décliné sur quatre toiles de formats variés, s’intitulant toutes The Face mais réalisées à des années différentes (2014, 2016, 2017, 2023). Les artistes font ainsi expérimenter l’iconographie à différentes échelles.
Les artistes prolongent cette recherche dans la peinture elle-même : celle-ci quitte la toile pour devenir sculpture, comme avec les pommes du jardin d’Éden (Windfall, 2022), disséminées au cœur d’une scène mêlant une femme nue, un paysage en éruption et un serpent descendant de l’arbre ; ou encore avec une forêt de fleurs monumentales, traitées en deux dimensions, se déployant sur du bois carbonisé, et donc noir. Puisque toutes les œuvres de Tursic & Mille se font écho, celles-ci, présentées dans la seconde salle, entrent en résonance avec deux pièces clôturant l’exposition : deux incendies, une forêt dans l’un, une villa dans l’autre. La catastrophe fait aujourd’hui partie de nos images quotidiennes. Le feu est à la fois événement et motif, comme dans Mélancolie (2026), où la forêt en combustion gagne les ornements du tapis, eux-mêmes des flammes. Dans ce salon, une ménagère souriante reste parfaitement indifférente à ce qui brûle autour d’elle.
Tursic & Mille font entrer la peinture dans le réel et le réel dans la peinture. Et c’est toujours la peinture qui est au centre de leur œuvre, matière picturale et sujet obsessionnel. Dans la salle intitulée Obscénité, les sujets peints, inspirés de l’histoire de l’art, subissent un renversement. La peinture rentre véritablement dans les tableaux pour tacher les mains, se faire manger ou encore remplacer La Motte de beurre d’Antoine Vollon (1875-1885) dans Study in Black (d’après Antoine Vollon) (2022) qui est présentée dans une version noire mais aussi rouge, jaune, bleue. Les œuvres s’appuient à la fois sur la peinture comme matière, sur la peinture dans l’histoire de l’art, sur l’iconographie qui traverse les époques et la culture populaire. Les images ne sont jamais innocentes et c’est précisément ce que met en exergue le duo d’artistes : nos dissonances. •
Exposition « Dissonances à géométries variable »
Jusqu’au 11 octobre 2026 au Carré d’Art
Place de la Maison Carrée – 3000 Nîmes
carreartmusee.com

Tursic & Mille, Offset, 2006-2026, 24 éléments, huile sur plaque offset, 80 × 105 cm chaque. Courtesy des artistes. Photo : Marc Domage.

Vue de l’exposition « Dissonances à géométries variable » de Tursic & Mille, Carré d’Art, Nîmes, 2026. Courtesy des artistes. Photo : Marc Domage.

Vue de l’exposition « Dissonances à géométries variable » de Tursic & Mille, Carré d’Art, Nîmes, 2026. Courtesy des artistes. Photo : Marc Domage.

Vue de l’exposition « Dissonances à géométries variable » de Tursic & Mille, Carré d’Art, Nîmes, 2026. Courtesy des artistes. Photo : Marc Domage.

Vue de l’exposition « Dissonances à géométries variable » de Tursic & Mille, Carré d’Art, Nîmes, 2026. Courtesy des artistes. Photo : Marc Domage.

Vue de l’exposition « Dissonances à géométries variable » de Tursic & Mille, Carré d’Art, Nîmes, 2026. Courtesy des artistes. Photo : Marc Domage.

Tursic & Mille, Rabbit Hole, 2026, huile sur toile, 320 × 230 × 5 cm. Courtesy des artistes et Galerie Max Hetzler (Berlin, Paris, Londres, Marfa). Photo : Marc Domage.

Vue de l’exposition « Dissonances à géométries variable » de Tursic & Mille, Carré d’Art, Nîmes, 2026. Courtesy des artistes. Photo : Marc Domage.

Tursic & Mille, Papers (Barbouilles), 2009/2024, 162 éléments, huile sur papier, 42 × 3 × 3,2 cm chaque. Courtesy des artistes et Galerie Max Hetzler (Berlin, Paris, Londres, Marfa). Photo : Marc Domage.


