Pour sa première exposition personnelle à la galerie Crèvecœur, Ladji Diaby transforme l’espace en demeure provisoire, peuplée d’autels, de reliquaires et d’objets chinés. Un culte bricolé, sans mode d’emploi, où chacun compose avec ses propres références.
Godspeed You Black Emperor. Le titre de l’exposition renvoie-t-il au documentaire de Mitsuo Yanagimachi sur un gang de bikers japonais des années 1970 ou au groupe canadien de post-rock qui lui a emprunté son nom ? Rien ne permet tout à fait de trancher. Le texte d’accompagnement cite, lui, un poème de César Vallejo, Les Hérauts noirs, datant de 1919. Dans la galerie, aucun cartel ne vient éclairer les œuvres. Ladji Diaby, né en 2000 à Ivry-sur-Seine et diplômé des Beaux-Arts de Paris, tient à cette opacité, et dit d’ailleurs ne travailler sur aucun thème ou sujet particulier. Le visiteur est donc livré à lui-même, avec les références qu’il a et celles qui lui manquent. Et le ton est donné dès la porte : un petit escalier noir, orné de pommeaux tournés, s’élève sur quelques marches avant de buter contre le mur. Plus loin, Yes I am! (2025) pose un tournesol artificiel sur un guéridon en fer forgé, au point qu’on ne sait plus s’il s’agit d’une fleur ou d’une assise. Au cœur de la fleur, une bonbonnière en cristal, couvercle ôté, abrite deux minuscules silhouettes allongées sur une pelouse. C’est poétique, c’est beau, et c’est entièrement faux.
Le reste de l’exposition s’organise autour d’autels. Altar 1 (2026) est une coiffeuse recouverte d’un couvre-lit en satin blanc froissé, bordé de froufrous. Au-dessus, une armoire à pharmacie devient triptyque : des mains jointes en prière, un squelette, et un visage barbu aux allures de Karl Marx. Sur le meuble, une boule à neige et un tigre blanc en peluche, affublé d’ailes d’ange, qui tourne le dos au visiteur. Altar 2 (2026), un petit autel bouddhiste aux portes ouvertes, encadre le portrait du rappeur américain Gucci Mane. Difficile de ne pas penser encore à lui devant Buds pot (2026), un meuble de rangement en faux marbre où, sous une cloche à gâteaux, repose un moulage de dentition dorée, comme des grillz. Autour : des bonbonnières en cristal, un bouquet de fleurs artificielles qui cache à moitié un crâne noir, et deux énormes poings de Hulk. Ni tout à fait héros ni tout à fait monstre, le colosse vert de Marvel a sa place dans ce panthéon ambigu. Sur un autre mur, Jour de fête (2026) prend la forme d’un retable peint en noir. Une femme en blanc, peut-être une mariée, y pose entre deux garçons en costume, les visages effacés par des éclats de lumière, sous deux dragons dorés qui se font face. Une mère et ses fils, une noce, un souvenir de famille : là encore, à chacun sa lecture.
Satin froissé, peluches ailées, strass, fausses fleurs : tout ce que le bon goût range au rayon kitsch est là. Theodor Adorno voyait dans le kitsch une émotion simulée, une ferveur de façade. Diaby, lui, assume de fabriquer un « simulacre de spiritualité », selon ses propres mots. Ses autels pastichent la croyance pour mieux montrer comment elle se fabrique, avec des images souvent venues de la télé et du cinéma. Doom (2026) expose une fausse statuette des Oscars dans une boîte en bois accrochée au mur, comme une relique. Suspendu au plafond, un seau à champagne (Untitled, 2025) contient des citrons séchés, couverts de paillettes, qui commencent à moisir sous leur parure.
Enfant, Diaby regardait sa mère customiser les meubles chinés dans les brocantes d’Ivry. Aujourd’hui, il récupère ses objets dans la rue, en brocante ou chez ses proches, et les assemble selon la même logique. D’où des rapprochements inattendus, comme ces deux pattes de chevreuil fixées au mur pour servir de porte-bijoux, où pendent des chaînes dorées et un cœur en strass. Ou encore First Stone (2026), une vitrine de cuisine surmontée d’une statuette de prêcheur en robe rouge, les bras levés, à qui il manque une main. À l’intérieur, un faux serpent pend au-dessus d’une flaque de faux sang. Dans 19/06/2024, 205 (2026), un masque de chien noir et cornu, fondu dans un masque de soudeur, est hissé sur un pied en acier, entre le diable et le motard.
Ce qui se dessine, autel après autel, c’est une identité recomposée : des photos de famille, un rappeur d’Atlanta, un super-héros Marvel, des ailes d’ange, réunis sur le même meuble. Un bricolage qui parle à toute une génération, celle qui se raconte par la référence, celle qu’elle a ou celle qui lui échappe. Le risque, c’est qu’à force de s’additionner, ces références transforment les œuvres en devinettes, qu’on cherche à résoudre plutôt qu’à regarder. Mais il suffit de lâcher prise pour que tout le reste apparaisse. La quête de Diaby est d’abord celle du beau, et elle est réussie : les reflets du cristal, le blanc du satin, l’or sur fond noir. On peut passer à côté de toutes les références et repartir quand même ébloui. C’est peut-être ce que dit Gatekeepers (2026), l’une des plus belles pièces de l’exposition. Sur un panneau noir gravé de cygnes et de roseaux, un château-jouet doré déploie ses remparts, surmontés de trois petits portraits encadrés. La référence est aussi une porte : ceux qui ont les codes entrent, les autres restent dehors. Le mur, on l’avait d’ailleurs pris en pleine face dès l’entrée, au sommet de ce petit escalier qui ne mène nulle part. •
Exposition « Ladji Diaby. Godspeed You Black Emperor »
Jusqu’au 28 novembre 2026 à la galerie Crèvecœur
9, rue des Cascades — 75020 Paris
galeriecrevecoeur.com

Vue de l’exposition « Godspeed You Black Emperor » de Ladji Diaby, Crèvecœur, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Crèvecœur. Photo : Martin Argyroglo.

Ladji Diaby, Yes I am! (détail), 2025, impression laser, tournesol artificiel, table sur pied, vase en cristal, eau déminéralisée, 57 × 36 × 36 cm. Courtesy de l’artiste et de Crèvecœur. Photo : Laurent Edeline.

Ladji Diaby, Yes I am! (détail), 2025, impression laser, tournesol artificiel, table sur pied, vase en cristal, eau déminéralisée, 57 × 36 × 36 cm. Courtesy de l’artiste et de Crèvecœur. Photo : Laurent Edeline.

Vue de l’exposition « Godspeed You Black Emperor » de Ladji Diaby, Crèvecœur, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Crèvecœur. Photo : Martin Argyroglo.

Ladji Diaby, Doom, 2026, tiroir, fausse statuette d’Oscar, acrylique, 29 × 32,5 × 16 cm. Courtesy de l’artiste et de Crèvecœur. Photo : Laurent Edeline.

Vue de l’exposition « Godspeed You Black Emperor » de Ladji Diaby, Crèvecœur, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Crèvecœur. Photo : Martin Argyroglo.

Ladji Diaby, Untitled, 2025, pattes de chevreuil, bijoux, 35 × 21 × 22 cm. Courtesy de l’artiste et de Crèvecœur. Photo : Laurent Edeline.

Ladji Diaby, Altar 2, 202, autel bouddhiste, impression jet d’encre, ruban adhésif brillant, 58,5 × 64,5 × 14,5 cm. Courtesy de l’artiste et de Crèvecœur. Photo : Laurent Edeline.

Vue de l’exposition « Godspeed You Black Emperor » de Ladji Diaby, Crèvecœur, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Crèvecœur. Photo : Martin Argyroglo.

Ladji Diaby, Sans titre, 2025, seau à champagne, citrons séchés, strass, clous, punaise, clous de girofle, 32 × 22,5 × 22,5 cm. Courtesy de l’artiste et de Crèvecœur. Photo : Laurent Edeline.

Ladji Diaby, Buds pot, 2026, armoire de rangement, bocal à bonbons en verre, poings de Hulk, crâne, fleurs artificielles, papier adhésif à motifs marbrés, dents moulées, bombe aérosol, 108 × 149 × 39 cm. Courtesy de l’artiste et de Crèvecœur. Photo : Laurent Edeline.

Ladji Diaby, 19/06/2024, 205, 2026, masque de soudure, masque pour chien, support en acier, plumes d’oie, spray, acrylique, 179 × 10 × 10 cm. Courtesy de l’artiste et de Crèvecœur. Photo : Laurent Edeline.

Vue de l’exposition « Godspeed You Black Emperor » de Ladji Diaby, Crèvecœur, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Crèvecœur. Photo : Martin Argyroglo.


