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À Prague, Annette Messager joue sa « tragikomedie »

Tragédie, désir, comédie, inquiétude : à la Kunsthalle de Prague, une rétrospective inédite est consacrée à Annette Messager. L’exposition réunit plus de cinq décennies de création, de ses formats les plus intimes à ses installations d’envergure, jusqu’à dévoiler l’œuvre qui lui valut le Lion d’or à la Biennale de Venise en 2005.

« Merveilleusement étrange ». Tel est le qualificatif employé par Christelle Havranek, conservatrice en chef à la Kunsthalle Praha, pour désigner l’œuvre d’Annette Messager (née en 1943), présentée ici, pour la première fois en Tchéquie. La co-commissaire de l’exposition l’affirme : « Son œuvre nous rappelle que l’art n’a pas besoin de matériaux précieux, que la beauté peut naître des choses les plus ordinaires, que l’horreur peut se cacher derrière les apparences les plus rassurantes, et que créer, c’est jouer avec le plus grand sérieux ». Une poésie du paradoxe donc, que la plasticienne française s’emploie à transmettre depuis plus de cinquante ans en tissant un langage fondé sur la tension, la transformation et la provocation. Autant de thèmes que l’exposition traverse en étendant, aux yeux du visiteur, le goût de Messager pour les jeux d’images, les objets métamorphosés et les pratiques textiles. En résultent les facettes fantasmées d’un monde calqué sur ses propres émotions.

Gravité espiègle

Plongée sur toute sa longueur dans une semi pénombre, « Tragikomedie » laisse émerger un sentiment d’inconfort et de malaise, que l’artiste associe malicieusement à des éléments empruntés à l’enfance. À commencer par la première installation exposée, Promenade de Pinocchio, œuvre qu’Annette Messager cartographie différemment selon les espaces qui l’accueillent. Ponctuée d’amas de traversins rassemblés et liés entre eux comme s’ils étaient soumis à une forme de bondage ou de marionnettisme, l’installation reprend la figure du personnage fictif connu pour son caractère versatile : espièglerie et innocence, vérité et mensonge. Un référent instable qui renseigne, là encore, sur la méthode de contradiction qui anime l’œuvre de Messager et contribue à établir un territoire chargé de tensions psychologiques. 

Cette tension rejoint celle d’une autre installation, Daily, exposée à l’étage de la Kunsthalle. Cette fois, les fils et les cordes ne compriment plus les objets textiles mais les suspendent au-dessus du sol, dans un état de basculement. Corps démembrés, accessoires domestiques aux proportions exagérées, ombres planantes : l’artiste transforme le familier en une vision inquiétante qui suggère la violence de la vie quotidienne. En écho à cette pièce, Les 7 balais qui lui font face se dotent de mystérieux masques noirs pour renforcer la menace qui pèse. À la manière de personnages sombres issus de la commedia dell’arte, ces objets hybrides introduisent un sentiment de risque et de danger, tout en s’appuyant sur une dimension carnavalesque. Plus loin dans l’exposition, Les Piques adoptent le même dispositif : quarante-sept broches de métal surmontées d’images et de figurines cousues sont apposées contre un mur, se laissant interpréter comme des armes ou des pancartes revendicatrices — clin d’oeil à la violence révolutionnaire et aux troubles de mai 1968 que l’artiste a elle-même vécus à Paris.

Découture

Parmi les autres pratiques iconiques d’Annette Messager, la « chirurgie » réalisée sur des peluches occupe une place importante dans l’exposition. Éventrés, évidés ou épinglés aux murs, ces compagnons d’enfance perdent ici leur valeur de douceur, de réconfort et d’amusement pour migrer dans une aire plus sinistre. Ce médium, que l’artiste chine depuis la fin des années 1980 en seconde main et qu’elle utilise pour symboliser de façon tragicomique la part animale de l’humanité, se retrouve dans plusieurs œuvres montrées ici. Parfois même, les peluches deviennent supports et portent, autour de leur cou, la photographie d’un fragment de corps ; sous elles, directement au mur, sont tracés des calligrammes pyramidaux à partir d’un seul mot relatif aux sentiments humain — tels que « tentation » ou « rencontre ». 

Stéréotype d’une pratique traditionnellement associée aux femmes, la couture envahit la quasi totalité de l’exposition jusqu’à revêtir une forme plus politique, notamment du corps. Alors que ce dernier apparaît aussi bien dans les premières explorations de Messager sur le genre et le désir que dans ses œuvres plus récentes, qui traitent de la vulnérabilité, de la mortalité et de la contestation, Messager signe plusieurs références à l’utérus et aux actions des Femen, reliant ainsi les questions du corps au féminisme. Une dimension qui rappelle aussi ses expériences au sein d’un monde de l’art dominé par les hommes, mais aussi le climat politique du Paris des années 1970 et sa relation complexe avec la religion.

Auto-fictions

Si l’image et son statut sont indissociables de la pratique de Messager, le mot et l’écriture sont tout aussi prépondérants. « Notre exposition met véritablement en lumière le talent unique de Messager en tant que conteuse. Son long engagement dans la littérature et le cinéma lui a permis de créer un personnage à partir de presque n’importe quel type d’objet et confère à ses œuvres cette impression captivante qu’elles émergent de leurs propres récits, ainsi que des histoires bien connues qu’elle reprend souvent », ajoute Theo Carnegy-Tan, co-commissaire de l’exposition. Preuve de cette réflexion, l’installation Casino, récompensée du Lion d’or de la meilleure participation nationale à la Biennale de Venise en 2005, prolonge la fiction de Pinocchio par un immense drap de soie rouge en mouvement qui évoque le moment où il est avalé par une baleine et retrouve son père Geppetto à l’intérieur. Avec théâtralité, l’œuvre conclut l’exposition avec facétie ; son titre « casino » peut aussi bien faire allusion au divertissement qu’au chaos.

Travaillant à partir de photographies et d’albums, l’artiste a estompé la frontière entre vie privée et vie publique, invitant le regardeur à pénétrer le contenu de ses journaux intimes ou de ses pensées personnelles. Son acte de collection et d’accumulation invite à accéder au pan de sa personnalité : dans Les Hommes que j’aime, les hommes que je n’aime pas (1971-1972), Annette Messager affiche ses obsessions contradictoires par la présentation de diptyques conservant le même portrait masculin mais souligné d’une légende différente. Rattachement au physique ou à la psyché du modèle, se lit par exemple « j’aime sa petite mêche, et ses cheveux brillants / je n’aime pas ses cheveux en perruque, je n’aime pas sa raie » ; un jeu de miroir et de contraires qui semble révéler une bipolarité assumée. En interrogeant l’identité et en déconstruisant les repères traditionnels, « Tragikomedie » éclaire la volonté d’Annette Messager de repenser les récits, les objets et les stéréotypes dominants. •


Exposition « Annette Messager. Tragikomedie »
Jusqu’au 28 février 2027 à la Kunsthalle Praha
Klárov 1/5, 118 00 Malá Strana — Prague (Tchéquie)
kunsthallepraha.org


Vue de l’exposition « Tragikomedie » d’Annette Messager, Kunsthalle Praha, Prague, 2026. Courtesy de l’artiste et de Kunsthalle Praha. Photo : Vojtech Veskrna.

Vue de l’exposition « Tragikomedie » d’Annette Messager, Kunsthalle Praha, Prague, 2026. Courtesy de l’artiste et de Kunsthalle Praha. Photo : Vojtech Veskrna.

Vue de l’exposition « Tragikomedie » d’Annette Messager, Kunsthalle Praha, Prague, 2026. Courtesy de l’artiste et de Kunsthalle Praha. Photo : Vojtech Veskrna.

Vue de l’exposition « Tragikomedie » d’Annette Messager, Kunsthalle Praha, Prague, 2026. Courtesy de l’artiste et de Kunsthalle Praha. Photo : Vojtech Veskrna.

Vue de l’exposition « Tragikomedie » d’Annette Messager, Kunsthalle Praha, Prague, 2026. Courtesy de l’artiste et de Kunsthalle Praha. Photo : Vojtech Veskrna.

Vue de l’exposition « Tragikomedie » d’Annette Messager, Kunsthalle Praha, Prague, 2026. Courtesy de l’artiste et de Kunsthalle Praha. Photo : Vojtech Veskrna.

Vue de l’exposition « Tragikomedie » d’Annette Messager, Kunsthalle Praha, Prague, 2026. Courtesy de l’artiste et de Kunsthalle Praha. Photo : Vojtech Veskrna.

Vue de l’exposition « Tragikomedie » d’Annette Messager, Kunsthalle Praha, Prague, 2026. Courtesy de l’artiste et de Kunsthalle Praha. Photo : Vojtech Veskrna.

Vue de l’exposition « Tragikomedie » d’Annette Messager, Kunsthalle Praha, Prague, 2026. Courtesy de l’artiste et de Kunsthalle Praha. Photo : Vojtech Veskrna.

Vue de l’exposition « Tragikomedie » d’Annette Messager, Kunsthalle Praha, Prague, 2026. Courtesy de l’artiste et de Kunsthalle Praha. Photo : Vojtech Veskrna.

Vue de l’exposition « Tragikomedie » d’Annette Messager, Kunsthalle Praha, Prague, 2026. Courtesy de l’artiste et de Kunsthalle Praha. Photo : Vojtech Veskrna.

Vue de l’exposition « Tragikomedie » d’Annette Messager, Kunsthalle Praha, Prague, 2026. Courtesy de l’artiste et de Kunsthalle Praha. Photo : Vojtech Veskrna.

Vue de l’exposition « Tragikomedie » d’Annette Messager, Kunsthalle Praha, Prague, 2026. Courtesy de l’artiste et de Kunsthalle Praha. Photo : Vojtech Veskrna.

Vue de l’exposition « Tragikomedie » d’Annette Messager, Kunsthalle Praha, Prague, 2026. Courtesy de l’artiste et de Kunsthalle Praha. Photo : Vojtech Veskrna.

À Prague, Annette Messager joue sa « tragikomedie »