Par Maxime Gasnier

INTERVIEW // Présentées au Festival Circulation(s), les photographies de Catherine Leutenegger offrent une immersion dans l’atmosphère fantomatique de Kodak City. Un livre rassemble ces échantillons visuels, invitant à déambuler dans la ville-entreprise américaine empreinte d’un caractère aussi maussade qu’esthétique.

  • Que vous inspire Kodak City et pourquoi en avoir fait l’objet d’une série ?

Catherine Leutenegger : Depuis le début des années 2000, j’enquête sur le médium photographique et son contexte de production. Je me souviens à cette période avoir été très marquée par l’essor des boîtiers numériques alors que j’étais encore étudiante à l’École cantonale d’art de Lausanne. J’avais le sentiment que nous étions en train de vivre un moment particulier de l’histoire de la photographie et j’éprouvais le désir de livrer un témoignage personnel de cette période de transition, dans laquelle je me trouvais intimement immergée.

  • C’est d’ailleurs ce qui vous a mené jusqu’aux États-Unis.

Catherine Leutenegger : Après avoir amorcée cette investigation en Suisse, en photographiant des studios de photographes et des laboratoires de développement, j’ai décidé de poursuivre ma démarche en me rendant dans la ville américaine de Rochester. Surnommée la « ville Kodak », c’est ici qu’a été inventée la première pellicule film en 1888 par George Eastman, le fondateur de la marque éponyme. La marque Kodak est connue mondialement, mais peu d’attention a été portée à la ville où se sont implantés les quartiers généraux de cette entreprise, leader pendant plus d’un siècle dans la manufacture de pellicules film.

  • Comment avez-vous traité photographiquement la notion d’absence planant sur Kodak City ?

Catherine Leutenegger : La notion d’absence est accentuée par un travail rigoureux de la composition et du cadrage où j’ai recherché à capturer et accentuer le vide aussi bien dans les lieux intérieurs qu’extérieurs. J’ai aussi volontairement souhaité que les personnages fassent comme partie intégrante de la composition en les photographiant avec une certaine distance. Plutôt qu’il soit le seul point d’intérêt de l’image (à l’exception du portrait de l’employée photographiée pendant sa pause cigarette). Il faut aussi relever le fait que j’ai eu beaucoup de difficultés à pouvoir faire des photos dans les intérieurs des bâtiments Kodak, et que les employés n’étaient pas très enclins à être portraiturés.

  • Par son histoire, sa technique et sa sémantique, la question de mémoire photographique est tout aussi évidente dans votre travail.

Catherine Leutenegger : Pour ce qui est de la mémoire, j’ai choisi de photographier des lieux majoritairement relié à l’implantation de Kodak dans la ville de Rochester. Il faut savoir que George Eastman avait investi l’essentiel de son argent pour de bonnes causes locales, au point que chaque parc, banc public ou bâtiment semble aujourd’hui porter son nom. Il a soutenu le système éducatif de sa ville, en a amélioré les conditions sanitaires, sans compter la création d’un théâtre et d’une école de musique. Autant d’héritages toujours présents dans la ville de Rochester, plus que jamais «Kodak City». Je suis donc aller sur les traces de ce passé glorieux révolu.

  • La chronologie des photographies intégrées dans le livre Kodak City semble suivre une logique visuelle, un rythme contemplatif. Quelle est l’évolution narrative soutenue au gré des pages ?

Catherine Leutenegger : J’ai essayé de recréer un sentiment de déambulation au plus proche de celui que j’ai vécu dans l’exploration de cette ville au cours de mes deux séjours sur place. Il y a effectivement un ordre dans la séquence. On entre dans le centre ville par la Rivière Genessee. On est dans le centre financier de Rochester, où l’on tombe nez à nez sur l’imposant édifice de la tour Kodak – bâtiment administratif, siège mondial du groupe Eastman Kodak. On s’éloigne peu à peu du centre financier pour rejoindre les suburbs et la zone industrielle du Kodak Park où se déploient d’immense parking vide, à proximité de quartiers résidentiels défavorisés avec des maisons laissées à l’abondon. En parallèle, on pénètre dans les entrailles de l’empire Kodak où l’on découvre une certaine désuétude et une obsolescence ; comme si le temps s’était arrêté net dans les années fastes des années 60 et 70. Puis l’on découvre l’immense héritage de Kodak sur la ville avec les vues du Eastman Dental Dispensary, le Théâtre Eastman, la George Eastman House, le Rochester Institute of Technology. Certains sont comme des vestiges d’un passé glorieux révolu. On termine sur un portrait de George Eastman composé des photographies qui font partie de sa collection à la GEH.

  • La dernière photo de votre série est saisissante. Véhicule-t-elle un message particulier ?

Catherine Leutenegger : La séquence se clôture sur une image d’implosion d’un bâtiment industriel Kodak, volontairement pixelisée. J’aimais bien l’idée de finir la série sur ce nuage de poussières numériques qui symbolise, en quelque sorte, que les pixels ont tués la technologie argentique. Les gens n’ont plus conscience aujourd’hui du fait qu’il regarde des images produites à partir de petits carrés alors qu’autrefois les photos étaient formées d’une infinité de petits points, le grain argentique.

  • Le design graphique du  livre est signé Chris Gautschi. Quelle a été la volonté graphique et plastique de l’élaboration de l’ouvrage ? 

Catherine Leutenegger : Je recherchais au niveau du design à être dans une esthétique mélangeant un style classique et contemporain. En essayant aussi de rester la plus sobre possible dans les choix de production du livre, en faisant des rappels subtiles et symboliques de couleurs. Par exemple, j’ai choisi un gris moyen comme couleur de toile de couverture en rappel du même gris des chartes de référence couleur Kodak. J’ai également choisi une couleur dorée pour le bandeau de marque page, en référence au film Kodak « Gold », le rouge pour la reliure, des couleurs charismatiques de la marque. La photo qui se trouve en couverture peut-être facilement détachable du livre. J’aime bien ce rappel du vide qui est suscitée par ce choix. Tout comme la couverture en dure qui donne un caractère plus solennel, austère à l’ensemble. On reste loin du coté chaleureux et pimpant des produits Kodak. Ce qui crée une réelle distance avec le sujet. Chris Gautschi, graphic designer suisse de talent, a très bien su traduire mes attentes en soulignant tous les aspects cités par ses choix typographiques et de traitement de la mise en page.

  • Quelles démarches éditoriales ont mené la rédaction des textes, par les auteurs invités et vous-même ? 

Catherine Leutenegger : Il m’importait d’avoir un auteur qui avait vécu les années glorieuses de Kodak et qui avait été témoin de la décadence progressive de cet empire. J’ai donc demandé au critique américain A. D. Coleman de rédiger la préface qui relate de l’aventure de Kodak sous un angle plus historique. Joerg Bader et Urs Stahel abordent, eux, cette histoire sous un angle plus analytique et sociologique. Ces textes sont aussi complétés du mien qui dévoile ma démarche et mes intentions dans cette enquête photographique.

  • La présence des textes apporte-t-elle un soutien à la lecture des images présentées ?

Catherine Leutenegger : Dans la solitude éprouvée lors de mes séjours à Rochester, je me suis mise spontanément à écrire et à tenir un journal. Il me semblait donc important de laisser transparaître dans le livre mon ressenti, mes questionnements et mes motivations dans le processus d’élaboration de cette série. Un livre fonctionne aussi très bien comme trace historique, il permet de mettre en boîte des instants à l’image d’un bocal de formol. En outre, l’apport de texte de personnalités expertes dans le médium photographique était primordial à mes yeux pour donner une assise scientifique et historique à mon corpus d’image, mais aussi pour permettre une lecture diagonale de l’histoire de la fin de cet empire Kodak qui comporte en lui-même plusieurs histoires. L’histoire du fondateur George Eastman, la démocratisation de la photographie, l’histoire d’une technologie qui se meurt et qui laisse place à une autre. Notre nouveau rapport à la photographie aujourd’hui, l’impact de la révolution numérique de manière plus sociologique en touchant à des sujets aussi vastes que la crise économique et ses suites logiques. Le monde moderne se renouvelle en permanence. L’œuvre porte sur un pan du patrimoine industriel américain menacé par la destruction.


The Kodak City Book by Catherine Leutenegger // www.cleutenegger.com