Par Camille Tallent

DOSSIER // Les jeunes photographes se sont emparés des codes de la représentation du corps, omniprésent dans les médias et dans l’art, pour narrer l’histoire d’une nudité primitive et naturelle. Une branche de la photographie actuelle témoigne avec une nostalgie insouciante son amour pour une image aussi libre que le corps qu’elle exhibe. Cette génération d’artistes dépeint une nudité qui n’est pas transgressive ; leurs images nous renvoient étroitement à La Danse de Matisse (1909) : une errance dans une nature onirique et utopique. 

Jouir de la jeunesse

Le chef de file de cette tendance photographique est sûrement l’artiste américain Ryan McGinley. Opérant dès la fin des années 1990, il documente son quotidien et son intimité, entouré de son cercle d’amis. Contrairement à ses aînés, Larry Clark et Nan Goldin, McGinley a ouvert la photographie à un monde radieux et euphorique habité par une jeunesse bouillonnante d’énergie. Comme en témoigne son récent travail, Four Seasons (2016), les corps sont magnifiés, les poses décomplexées et la charge narrative puissante. La nudité des jeunes modèles de McGinley est presque évidente tant elle fait écho à la virginité primitive des grands espaces de nature dans lesquels elle s’inscrit. Symboles d’atemporalité, ces corps offrent des images dont la résonance est éternelle et universelle.

C’est ce vagabondage d’une jeunesse insouciante que l’on retrouve chez le Français Théo Gosselin ou l’Américaine Logan White. Porté par toute une panoplie de codes du road-movie américain, Théo Gosselin photographie ses compagnons de voyage dans le quotidien de leurs déplacements. La poésie de ses images, marquée par le langage esthétique des années hippies, tient sa force de sa spontanéité et du naturel de ses sujets.

Mère Nature

Si le corps prend une place prépondérante dans la composition et la narration des images, certains photographes contemporains construisent un véritable dialogue entre le corps et le paysage. L’artiste Liu Tao saisit ainsi des corps furtifs qui se fondent dans le décor d’une Chine abandonnée. Dans sa série A Hungry Beijing (2013), il émane une puissance dramatique que le noir et blanc contrasté renforce. Des corps seuls, délaissés dans le coin d’un paysage immense et sauvage.

Avec la série Supernatural, le duo ukrainien Synchrodogs immortalise des images à la mise en scène inventive où le corps devient un objet graphique. Le binôme s’approprie le paysage en édifiant un dialogue subversif entre le modèle et le site. Du camouflage au trompe-l’œil en passant par des formes corporelles variées, les nus féminins que propose Synchrodogs sont à la lisière de l’imaginaire et du réel. Chez Lina Scheynius, cette conversation corps et nature s’érige sous une forme plus autonome. Ses images, corps d’un côté, vue géographique de l’autre, communiquent entre elles avec une résonance éditoriale. À l’instar des vues distantes des corps léthargiques de Ruben Brulat, ces artistes explorent les potentialités et les tensions qui résident dans l’idée de faire corps avec la nature.

Décloisonner le corps

D’autres talents s’attardent davantage à extraire la matière corporelle de son contexte. Par des compositions orchestrées et des cadrages serrés, Ren Hang propose un lexique visuel libidinal qui oscille entre le blanc glacial du studio et une nature nocturne. L’univers de ce photographe chinois dévoile un érotisme loufoque et juvénile qui lui vaut d’être censuré aussi bien dans son pays d’origine que sur les réseaux sociaux. Dans des compositions léchées et frontales qui font la part belle au détail, le photographe se joue des formes du corps : superpositions, chorégraphies figées, contrastes et oppositions, accumulation de corps proche de l’abstraction, contrastes chromatiques, etc. Tant de mises en scène aux fonds uniformes où les corps bruts et lisses ressortent perturbés.

Tout aussi stratifié, le travail d’Esther Teichmann confond les repères. L’artiste d’origine allemande utilise la photographie comme un outil de recherche sur le fantasme, la peur et le désir ; les corps féminins et les décors aux couleurs venues d’un autre monde de Fractal Scars, Salt Water and Tears se juxtaposent sur un même plan. Renforcées par leur caractère fantastique et leur langueur érotique, ces images assemblées de toute pièce, ébranlent toute notion de perspective. //