Par Laëtitia Toulout,

EXPOSITION // Je t’aime, jour et nuit : une injonction signée d’Ange Leccia qui, dans le titre de l’exposition, prend ici toute sa forme d’appel à témoin. Avant même d’entrer dans l’espace de la galerie Jousse, le spectateur-flâneur se voit déjà pris à parti par une déclaration intime, d’un cri du cœur, visible par et pour tous. 

Car il s’agit bien là d’entrer dans la sphère intime : nous franchissons le pas de la vitrine de la galerie, bleutée pour l’occasion, pour entrer — par le biais d’un dispositif télévisuel posé au sol et accompagné d’un casque filaire — dans une chambre. Nous y voyons l’artiste lui-même dans des actions sens : il se lève, triture une monte à gousset, quitte le champ de la caméra, revient, nous fait face d’une manière frontale atténuée par le port de lunettes de soleil. Dans cette vidéo rappelant la qualité de VHS trop visionnées, ce drôle de personnage parait indécis quant à sa volonté de nous donner à voir son espace intime, de se confronter aux regards extérieurs, de nous partager ses secrets. Ses nombreux gestes et déplacements dont nous ignorons la finalité jusqu’à en douter de son existence, voient leurs actions renforcées par les beats accentués du titre L’Interview de Christophe.

Le parallèle entre le son et l’image ne se fait pas seulement via leurs rythmes respectifs et accordés : les paroles de Christophe, ses réflexions éparses sur la vie, le soi — « en fait, on n’est rien » — deviennent via l’installation les propres pensées de l’artiste, que l’on voit tourner en rond, en boucle, dans cette pièce aux dimensions modestes. Ce premier contact avec l’exposition est celui de l’abolition de la distance entre le public et l’artiste : en mettant son corps en jeu et déplaçant son « moi » en un « nous », spectateur de cette mise en scène, mettant face à un sentiment de doute, d’hésitation. Serait-ce pour mieux se comprendre lui-même ?

Ange Leccia s’est perdu et se cherche. Il paraît soustraire ce fardeau au regard du public pour élire celui-ci au rang de témoin de sa propre intimité. Une intimité bien voilée, car Ange Leccia, par sa nonchalance, ses hors champs et ses lunettes de soleil, met trop encore trop à l’écart le public pour le rendre complice. Et en effet : « Consultez-moi, je suis le seul témoin de moi-même », résume en musique la voix, dans le casque… Avant d’engager ses pensées sur les femmes : « une femme qui danse vraiment se passe toujours la main dans les cheveux ».

Et justement : quand on tourne le dos à cet autoportrait, laissant l’artiste à ses affairements et flâneries chantantes on se trouve, tout comme lui, face à une femme. Si la première installation (L’Interview, 1998) prenait forme par le biais d’un dispositif télévisuel, cette deuxième œuvre (Marissa, 2016), naît d’un écran plus récent et surtout plus grand. Elle submerge la première qui lui fait face, en diagonale ; elle la domine. Ce n’est pas la montre à gousset de l’artiste qui pourrait nous le contredire : du temps s’est écoulé, et, dirons-nous, de l’eau a coulé… Ce qui n’est au passage pas sans nous rappeler, en forme de clin d’œil, des œuvres antérieures telles que le silence des vagues verticales de La Mer (1991). Seulement, en ce qui concerne cette Marissa, ce n’est pas la mort qui fait flotter la beauté de ses traits dans ce flou d’un bleu très froid : perpétuelle irréalité, elle flotte sensuellement aux sons du célébrissime titre de Procol Harum (A Whiter Shade Of Pale) devenu presque un objet sonore à part entière dans l’histoire du cinéma. Monsieur Ange Lecca nous plonge dans les méandres de son intimité jusqu’à nous proposer d’explorer un fantasme : une femme inexistante mais rêvée, une image impalpable, une icône imaginée, créée.

Si Marissa se languit dans la matière aquatique, la vidéo à son dos nous fait éprouver au contraire sècheresse et chaleur. Dans un environnement lanciné par le feu, on peut voir l’artiste, nu, prendre un bain de cendres et de poussières, se positionnant directement comme l’antagonisme de cette femme qui n’en parait que plus lointaine et inaccessible. Cendres (1975) nous apparaît comme un second travail de l’artiste sur lui-même, comme un moyen mystique de s’éprouver. « Je t’aime, jour et nuit » est une déclaration à sens unique, un boomerang ne renvoyant que le vide, que le spectateur comble en partie par son regard.

Ange Leccia s’est à la fois mis en scène corporellement et matériellement, tout en nous partageant l’imperceptible, les rêves de l’esprit : est-ce pour cicatriser des blessures personnelles, ou bien par amour de l’art au sens de la relation artiste-public ? N’est-ce pas à l’art, qui traverse les temps et les gens, dont on retient des sensations et des icônes, par-delà leur matérialité, que s’adresse le titre de l’exposition ? Cette déclaration, à chacun d’en choisir le destinataire. //


Exposition Je t’aime, jour et nuit d’Ange Leccia //
Jusqu’au 23 juillet 2016 at galerie Jousse-Entreprise 
6 rue Saint-Claude 75003 Paris
www.jousse-entreprise.com