Par Camille Tallent

DOSSIER // Pour ses propriétés, ses formes variables, son rôle dans la stratification de notre univers, son abstraction sidérale… La géologie dans l’art est une source narrative et conceptuelle fertile pour certains créateurs contemporains. Des œuvres photographiques à la sculpture en passant par la peinture et l’installation, les artistes s’approprient l’élément minéral, qu’ils isolent et fragmentent avec poésie.

Science factice

Dans une démarche parfois aussi énigmatique que la géométrie du polyèdre de Dürer dans la gravure Melencolia I (1514), le travail d’Alexandra Lethbridge a des allures d’errance scientifique. Dans sa série The Meteorite Hunter, elle conte le récit fictif d’un chasseur de météorites. En résulte un ensemble de documents photographiques – images d’archives et captures du quotidien de l’artiste – dont le réalisme scientifique n’est qu’apparent.

© Gilles Pourtier et Anne-Claire Broc’h, Before science, 2013-2014
© Gilles Pourtier et Anne-Claire Broc’h, Before science, 2013-2014 / Courtesy of the artists

Symboliquement, la météorite agit comme la métaphore d’un monde extraordinaire qu’Alexandra Lethbridge arrive à constituer avec des images d’une banalité pourtant fantastique. En s’inscrivant dans cette tendance à isoler un corps solide naturel de son contexte, Gilles Pourtier et Anne-Claire Broc’h se glissent quant à eux dans la peau de géologues, en rapportant les vestiges d’une fouille fabulée. Leur projet photo-graphique Before Science (2013-2014) présente des morceaux de roches préalablement prélevés au bord d’un fleuve. Immortalisés en studio dans une frontalité évidente et une méthode systématique digne d’un processus scientifique, ces frag-ments témoignent de la géologie d’un territoire.

Document du paysage

En reprenant des codes esthétiques dont la méthode évoque les planches d’histoire naturelle, certains artistes endossent un rôle dont la préoccupation est archéologique ; une démarche – comme celle de Tiphaine Calmettes – qui s’inscrit dans un désir de retranscription du paysage et de sa documentation. Avec la série photographique Carbonato ApuanoAndrea Foligni élabore un discours de dénonciation écologique sur le paysage et son extraction, où la pierre incarne la matérialité du territoire. Ainsi, dans un jeu d’échelle ingénieux, Foligni fait dialoguer des panoramas lointains avec des images de montagnes faites d’objets divers (papier, médicaments, dentifrice, etc). Une rigueur de présentation qu’Edouard Wolton développe aussi dans son travail dont les problématiques sont rythmées par la construction d’un paysage utopique et mental. Stricte et encyclopédique, la peinture minérale de Wolton développe un réseau de symboles géologiques, biologiques et mathématiques qui, ensemble, constituent le décor rationnel d’une nature fantasmée.

Témoin de temporalité

Chez d’autres, comme Atsunobu Kohira, le minéral est une relique du temps, le livre fossilisé d’un paysage stratifié. Avec Outretemps, l’artiste ouvre la roche à une dimension imperceptible à l’œil nu. Grâce à une caméra qui n’est sans évoquer un microscope, il retranscrit en direct les détails d’une pierre précieuse sur un panneau de LED.  Dans ce travail installatif, Kohira met en lumière les superpositions du temps qui ponctue la roche et se fait le témoin de sa matérialité. Avec CollisionEmma Cozzani pousse la réflexion sur la spatio-temporalité géologique en faisant s’enchevêtrer deux minéraux que tout oppose : une rose des sables et une météorite. Toutes deux empreintes de l’accumulation du temps, elles se dissocient néanmoins dans leur origine. Reliques transcendantales d’une histoire terrestre, les fragments rocheux que sublime Johan Rosenmunthe ont une dimension cosmique atemporelle. Son corpus d’œuvres Tectonic a des allures d’études : un savoir qui dévoile la réelle fascination de l’artiste pour la charge symbolique et la qualité graphique des pierres.

Sans utiliser le cadre de la nature, comme le fait parfois le Land Art, ces artistes s’approprient des fragments de la nature qu’ils examinent à travers la lentille de leur psyché. En résulte une série de prélèvements géologiques dont le traitement présente des similarités : extraites de leur contexte, les roches – de la sphère terrestre et d’ailleurs – sont associées à une fiction personnelle dont la portée est universelle. //


À voir // The Steidz magazine n°1
Portfolio by Johan Rosenmunthe
www.thesteidz.com


© Gilles Pourtier et Anne-Claire Broc’h, Before science, 2013-2014 / Courtesy of the artists
© Andrea Foligni / Courtesy of the artist
© Andrea Foligni / Courtesy of the artist
© Atsunobu Kohira, Outretemps, 2013, panneau LED 144 x 144 cm, lapis lazuli et technique mixte
© Atsunobu Kohira, Outretemps, 2013, panneau LED 144 x 144 cm, lapis lazuli et technique mixte