Par Henri Guette

PHOTO // Le festival Circulations présente le travail d’une cinquantaine de photographes européens. À peine sortis d’école ou tout juste repérés par des galeries, ces jeunes talents sont rassemblés dans une exposition à découvrir au Centquatre, dès la mi-mars.

Fiona Struengmann

Que représentent les archives d’une vie ? Les sept mille photos que Fiona Struengmann a récupérées de la collection d’une particulière allemande sont des témoignages du passé ; les premières images d’une génération de citoyen-photographe aux qualités esthétiques inégales. L’artiste s’est patiemment attelé avec Just like you au traitement de ces « souvenirs silencieux » pour en proposer de nouvelles lectures. En recadrant certains personnages, en dessinant par-dessus quelques paysages, voire même en isolant certains gestes, elle poursuit au présent une collection intime. 

Just like you but different © Fiona Struengmann

Jeanne Tullen

Le travail de Jeanne Tullen pourrait s’apparenter à un ego trip. La photographe, toujours dans le cadre comme gage d’authenticité, s’engage dans de multiples expériences du réel. Une journée avec des faux ongles, une autre à la découverte de ses voisins d’immeuble ; elle compose ses stories entre poésie, humour et crudité tout en jouant des codes des réseaux sociaux. Au 27 Van Mierisstraat, à La Haye, elle se rend tous les jours pendant deux ans, pour se photographier. Toujours les mêmes accessoires, une routine mais qui sait ce qui pourrait arriver ?.

27 Van Mierisstraat © Jeanne Tullen

Boris Loder

Dans les enquêtes de terrain des géologues, le carottage permet d’appréhender l’histoire de la terre par couche successives. Les cubes de Boris Loder ont ainsi ce mérite de révéler concrètement ce qui compose l’environnement d’un parking ou d’une friche industrielle. Commencée au Luxembourg, la série Particle est une analyse socio-géographique des lieux communs, terrains sportifs et aires de jeux. On pense aux compressions d’Arman ou de César, mais le photographe ne fait que réactualiser le portrait d’une société de consommation.

Particles © Boris Loder

Rachael Woodson

Rachael Woodson ouvre au public ses albums de famille. Elle expose les photos de ses frères qu’elle a pris pour modèle durant plusieurs années. Sa série Sound of Silence relève ainsi de l’autobiographie, du rapport entre vie privée et image publique. La maison d’enfance sert de décor et de prétexte à la mise en scène ; l’artiste évoque ses souvenirs sans nostalgie et nous entretient d’un rapport à l’enfance par l’image : grandir et se voir grandir dans le regard des autres. Sans naïveté aucune.

Sound of silence © Rachael Woodson

Anna Ehrenstein

Indéniablement féministe, Tales of Lipsticks and Virtue explore le rapport des Albanaises à leur image. Anna Ehreinstein, au travers des photos de mode et de maquillage outrancier, des publicités pour vêtements clinquants et du documentaire sur les produits de luxe de contrefaçon, pose la question de la place des femmes dans une société post-communiste. En multipliant les approches de genre, de classe, de races, elle fait du kitsch un engagement politique.

Tales of lipstick and virtue © Anna Ehreinstein

Lucile Boiron

Trop connoté, le terme de migrant empêche de voir la réalité du chemin parcouru. Lucile Boiron a fréquenté des campements à Paris et à Calais, puis rencontré des aventuriers ayant traversé les mers, les forêts et les déserts. Young Adventurers Chasing the Horizon débute ainsi en mars 2016, à la manière d’un documentaire avec des photos d’objets, d’abris et quelques portraits. Avec des vidéos et des installations, le projet présenté de façon plus plasticienne dessine des infrastructures en ruines, et autant de possibles suspendus.

Young adventurers chasing the horizon © Lucile Boiron

Vanja Bucan

La main qui nous nourrit est-elle celle de la nature ou du récoltant ? Vanja Bucan explore nos relations ambigües avec la nature. Dans un jeu de camouflage, l’artiste joue avec l’intérieur et l’extérieur du cadre. Nous circonscrivons la nature à nos besoins et l’arrangeons pour des raisons esthétiques. Notre amour de la nature et notre façon d’en tirer partie dénote de rapports toxiques que la photographie nous permet de réexaminer culturellement.  

Sequences of truth and deception © Vanja Bucan

Angélique Stehli

La vie de prison n’est pas toujours rose et pourtant… En Suisse, certaines expérimentations autour de la couleur dirigées par Daniela Späth ont mené à repeindre certaines cellules. La teinte « Cool Down Pink » est ainsi supposé réduire l’agressivité et l’hostilité des prévenus au bout de quinze minutes. Sur ce modèle, la série des Pink Cells d’Angélique Stehli perpétue cet enfermement ouaté et nous amène à considérer le perturbant pouvoir de cette teinte.

Pink Cells © Angélique Stehli

Viacheslav Poliakov

Viacheslav Poliakov ne fait rien moins que rendre visible les volontés de Dieu, comme il le renseigne dans le titre de son travail. En usant de fonds colorés et en découpant des objets vus dans l’espace public, il entend mettre en valeur l’effet d’interactions accidentelles. Avec la chute de l’Union Soviétique, le paysage ukrainien a changé et le décor s’est aussi adapté à la mondialisation. Des objets détruits, réparés, consolidés avec de nouveaux matériaux consacrent des alliances improbables et racontent à leur manière l’histoire d’un pays.

Iviv – God’s Will © Viacheslav Poliakov

Maria Moldes

La créature du Lac Noir est-elle de retour ? Si Maria Moldes s’inspire de l’esthétique des films fantastiques et de science-fiction des années 1950 pour Bloop, ces photos renvoient à une toute autre réalité. À Murcia, en Espagne, des baigneurs viennent de loin pour profiter des vertus curatives de la boue locale. Le contraste entre ce site touristique « thérapeutique » et la pollution de son environnement directe a quelque chose d’absurde et de contradictoire qu’a cherché a représenter la photographe, entre attraction et répulsion.

Bloop © Maria Moldes

Festival Circulation(s) 2018
Du 17 mars au 8 mai 2018 at Centquatre
5 rue Curial 75019 Paris

www.festival-circulations.com