Propos recueillis par Maxime Gasnier

INTERVIEW // Avec Tapestry from an asteroid, Raphaël Barontini signe une nouvelle exposition présentée à la galerie The Pill, à Istanbul. Par l’exploration des symboles historiques et culturels passés, l’artiste parisien poursuit sa mise en volume d’un langage métissé : installations, peintures et œuvres textiles y défient le monumental tout en interrogeant l’imaginaire.

  • Tu présentes actuellement une exposition chez The Pill, à Istanbul. Comment le projet s’est-il présenté à toi et quel est le sens de ce solo show ?

Cela faisait un certain temps que ce projet était dans les tuyaux, la galeriste Suela Cennet et moi avons donc pensé que c’était le bon moment. La ville d’Istanbul m’a toujours fasciné. Son positionnement géographique à l’intersection de l’Europe, du Moyen-Orient et de l’Asie, ainsi que son héritage historique faite de strates de cultures diverses sont impressionnants. Tout cela m’a accompagné dans l’élaboration de l’exposition. Le très bel espace de la galerie, situé sur les rives de la Corne d’Or appelait au grand format et au monumental. J’ai donc imaginé une grande pièce panoramique qui, à ce jour, est ma plus grande… Cette œuvre textile mesure dix mètres de long sur trois de haut et représente une parade royale imaginaire. C’est un collage textile mêlant l’impression numérique d’un fond pictural que j’avais réalisé sur toile et des ajouts, des collages d’images sérigraphiées sur tissus vinyles. Un îlot de sable noir vient accueillir cette « tapisserie » numérique. En vis-à-vis de ces grandes voiles, j’ai opéré un retour à la peinture sur toile. J’ai imaginé une nouvelle série de « portraits de cour » et de « vénus ». Avec Tapestry from an asteroid, j’invite le spectateur à une odyssée vers une contrée inconnue dont on reconnaît pourtant certains « signes ».  

  • Ton travail opère des aller-retours avec l’histoire et l’art. Est-ce pour toi une manière de réécrire le monde ?

Effectivement, je convoque de nombreuses références. Elles sont aussi bien issues de la « grande » histoire de la peinture et de la sculpture occidentale que de représentations humaines ou fantastiques, issues des arts populaires, de la statuaire sacrée provenant d’Afrique, des Caraïbes et d’Amérique Latine. Ces productions nous disent des choses de leurs époques, des cultures dont elles sont issues. Sans aucune restriction, je les utilise, je les recoupe, je les déforme et les réassemble. Mes portraits deviennent des totems hybrides contemporains. Utilisant les traces d’un monde passé pour mieux préfigurer celui qui vient. Un monde créolisé, mixte et vivant. 

  • De quelle manière l’esthétique du collage t’influence t elle ?

C’est l’idée d‘une agglomération d’univers. D’une jonction de répertoires qui créent de l’inattendu. Une tension entre des éléments hétérogènes qui, dans l’association, mutent et donnent à voir quelque chose de nouveau au spectateur. Le collage est mon principe formel premier ; mes portraits naissent de ces rapprochements. L’association de telle ou telle image me permet plastiquement d’interpeller et de saisir l’attention du spectateur par la cassure visuelle qu’elle crée. Ce principe de collage est présent dans les étapes préliminaires de mes compositions, mais aussi dans mon approche technique. De la peinture à la sérigraphie, de la toile au tissu, tout s’agglomère par strates successives.

  • Certaines techniques sont justement récurrentes dans ton œuvre. Comment tes choix s’orientent vers tel support ou tel médium particulier ? 

La peinture a toujours été mon médium de prédilection. Quasiment tous mes artistes de référence sont peintres : de Sigmar Polke à Rauschenberg, de Kerry James Marshall à Sam Gilliam, ou encore de Hannah Höch à Romare Bearden… Ma façon de peindre étant assez immédiate, je me suis tourné vers l’acrylique et la sérigraphie qui me permettent un résultat d’exécution rapide. Pour l’histoire, je pratiquais la sérigraphie avant de rentrer aux Beaux-Arts, et ce fut un vrai « crush » ! La rencontre de l’informel d’une abstraction gestuelle à la matérialité riche et de l’image imprimée, photographique, est ce qui forme l’ADN de mon langage pictural. C’est cette jonction qui m’intéresse et qui est la condition d’apparition de mes tableaux. Comme dans un besoin d’happer le regardeur… Mes pistes de travail m’ont également amené depuis un certain nombre d’années à questionner l’objet textile en peinture. La grande pièce panoramique montrée à Istanbul en est l’exemple. Là, ce qui m’intéresse, c’est le pouvoir d’évocation de l’objet textile et ce qu’il convoque chez le spectateur. D’une bannière de procession à une banderole, d’une voile de bateau à une tapisserie, cela me permet d’opérer un déplacement du cadre « classique » de la peinture sur châssis et d’ouvrir les imaginaires.

  • Quels sont tes projets et comment vois-tu évoluer ta pratique dans les temps à venir ?

J’ai plusieurs projets d’expositions collectives sur lesquels je travaille actuellement, et notamment une où je serai commissaire à Paris. Mais hormis des projets curatés, je pense qu’un artiste ne s’arrête jamais de travailler. J’ai ouvert tellement de chantiers dans mon travail, de séries à approfondir, de formes à repréciser, que j’ai du travail pour plusieurs vies… Au-delà de mon travail pictural montré en galerie et musée, mon désir profond serait de faire vivre mon travail dans l’espace public. Je dirais que mon plus gros chantier serait d’enfin trouver les moyens de réaliser mes projets de performances qui dorment dans mes carnets depuis trop longtemps ! //


Exposition Tapestry from an asteroid by Raphaël Barontini
Jusqu’au 31 mars 2018 at The Pill
Ayvansaray Mahallesi Mürselpaşa Caddesi 181 Balat, Istanbul
www.thepill.co


Raphaël Barontini, Totem, 2018 © courtesy of the artist & The Pill

Raphaël Barontini, Le Sultan, 2018 © courtesy of the artist & The Pill
Raphaël Barontini, Queen Latifah, 2018 © courtesy of the artist & The Pill
Raphaël Barontini, Vénus Fang, 2018 © courtesy of the artist & The Pill