Propos recueillis par Maxime Gasnier

INTERVIEW // À travers ses Bed Works, Soufiane Ababri manifeste une vision protestataire en faveur des minorités. Par un humour grave et une érotisation certaine, il renverse les rapports entre dominants et dominés, menant à bien un discours politico-social exposé pour la première fois à la galerie Praz-Delavallade. L’artiste marocain y déploie ses dessins sur fond rose, esquissant une nouvelle formule communautaire et malmenant la notion de virilité.

  • Sur quels constats sociaux et politiques tes dessins s’appuient-ils ?

J’ai commencé le dessin à un moment où je voulais remettre en question ce que j’avais appris dans les écoles et la manière dont je commençais mon activité d’artiste. J’ai donc mis en place un travail qui, dans sa totalité, problématisait ce que je suis en tant qu’individu appartenant à plusieurs communautés à la fois, à cette intersection entre origine maghrébine, immigré, homosexuel et appartenant à une génération post-coloniale. Il n’y a pas vraiment de constat, c’est plutôt la stigmatisation et la réception constante d’une violence sociale qui montre une façon différente et différée de voir le monde par le dessin, et de ce qui va avec comme scénographie ou autres.

  • L’affirmation d’un homo-érotisme éminent place tes sujets dans une exhibition frontale ou, au contraire, dans une sexualité suggérée. Est-ce pour toi une manière d’exprimer les variables existant autour de la notion de censure ?

Il y a au début la notion de visibilité. Comment montrer une façon de vivre sa sexualité qui n’est pas normée par des valeurs morales liées à la famille ou à la religion. Il y a, ensuite, comment ce corps masculin et cette sexualité peuvent être un langage politique. Érotiser le politique et résister en n’étant pas dans la norme imposée par les « dominants blancs bourgeois hétérosexuels ». Ce sont des questions qui se posaient réellement en mai 68, avec des personnes comme Guy Hocquenghem et le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. Mon travail est hanté par ces interrogations d’où le titre Haunted Lives de l’exposition présentée à la galerie Praz-Delavallade. Autrement dit, comment certaines personnes appartenant à des communautés stigmatisées sont hantées par une histoire qu’ils n’ont pas connue personnellement.

  • En toile de fond de l’exposition, un rose habille les murs. Pourquoi ce choix et quelle symbolique attribues-tu à cette couleur ?

Je n’accroche jamais mes dessins sur des murs blancs. Je réalise souvent des scénographies et des scénarios qui vont fonctionner avec une sélection précise de dessins. Dans Haunted Lives, les dessins sont rythmés par quatre miroirs sur lesquels sont inscrit des mots. Si on fait tout le tour de l’exposition et qu’on relie les mots, on peut lire « We like pink despite of appearances » — « Nous aimons le rose malgré les apparences ». Pour moi, ce rose est au plus proche de celui des triangles cousus sur les tenues des déportés homosexuels sous le régime nazi. C’est toujours cette idée de communautés « hantées ». Cette scénographie fonctionne comme les dessins, on rentre dans l’espace de la galerie Praz-Delavallade où l’on voit une salle rose et gaie qui pourrait faire penser à la chambre d’une petite fille. Mais en fait, la référence est une violence historique héritée et qui nous hante. En parallèle, les miroirs sont un clin d’œil à Félix González-Torres et plus spécifiquement à sa pièce Untitled (Fear) Blue Mirror (1991) montré à la prison de Reading où fut incarcéré Oscar Wilde. Ils absorbent les spectateurs et les mettent au même niveau que les dessins sur les murs ; une façon de dire que ce n’est pas que de ma vie que je parle mais de nos vies, et qu’après la visite de cette exposition vous serez également hantés.

  • Concernant ton esthétique, quels principes techniques et quels choix plastiques déterminent ta production

Ce sont des dessins aux crayons de couleur réalisés au lit, dans une position allongée. C’est une manière pour moi de mettre à distance le rapport à l’atelier et tout ce que ça génère comme imaginaire autoritaire, viril et technique de l’artiste à l’œuvre. Les dessins sont souvent de petits formats, mais j’en réalise aussi des grands dans les limites du lit. Ces dessins ont donc une dimension performative et renvoient à un protocole qui est une manière de critiquer un aspect social lié à la domination et au rôle de la violence dans l’histoire des formes.

  • Tes Bed Works illustrent aussi, par leur démarche et leur concept, une attitude protestataire.  

Cette posture vient de comment le peintre orientaliste représentait les femmes, les Arabes et les esclaves dans une position nonchalante, passive, offerte et paresseuse ; une manière d’imposer leur supériorité d’Occidentaux. Dans ce sens, ce sont des dessins réalisés dans l’espace domestique qui était réservé aux femmes et aux domestiques dans la peinture flamande. Il est important pour moi de faire un travail engagé, qui résiste aux mécanismes de domination et dénonce la violence sociale contre les minorités, sans pour autant en reprendre le langage et les outils des dominants.

  • On aperçoit dans l’exposition une citation de Wolfgang Tillmans (Arms and Legs, 2014). Comment références-tu tes travaux ?

C’est ce que j’appelle « ma famille d’artistes ». Un choix dans ce qui m’intéresse dans l’histoire de l’art et qui va me permettre de renforcer ce regard différent que j’ai sur le monde. Ils peuvent être des écrivains ou des plasticiens, morts ou vivants, des amis qui comptent dans ma vie. Pour l’exemple que tu cites de Wolfgang Tillmans, c’est une série de dessins où il est clairement question d’imitation d’œuvre et de la place que celle-ci a dans l’art. Une place inexistante qu’ont les copistes dans les grands musées face à des grands chefs d’œuvres de maîtres.

  • La littérature t’inspire aussi, le texte d’exposition fait d’ailleurs référence au regard de Jean Genet. Étant proche d’auteurs comme Édouard Louis et Abdellah Taïa, que partages-tu avec eux ? Une vision commune ?

Il me semble que nous avons vécu des choses similaires à des périodes différentes, dans différents endroits du monde. Abdellah Taïa à la quarantaine, moi la trentaine et Édouard Louis la vingtaine. Mais tous les trois nous avons connu l’insulte qui détermine notre place dans la société et façonne la manière de se comporter avec le reste du monde. Tous les trois, nous avons dû partir et fuir pour pouvoir se reconstruire et tous les trois nous voulons démanteler ces mécanismes de domination et témoigner de cette violence sociale qui touche les homosexuels, les femmes, les Noirs, les Arabes, les classes sociales défavorisées, les personnes transgenres, les travailleur(se)s du sexe... //


Exposition Haunted Lives by Soufiane Ababri
Jusqu’au 16 juin 2018 at Galerie Praz-Delavallade
5 rue des Haudriettes 75003 Paris
www.praz-delavallade
.com


Vues de l’exposition Haunted Lives (2018) by Soufiane Ababri at galerie Praz-Delavallade, Paris / All images courtesy of galerie Praz-Delavallade & the artist / Photos by Rebecca Fanuele