Par Henri Guette

EXPOSITION // De la Californie à l’Afrique du Sud en passant par le Japon, Léonard Bourgois-Beaulieu a promené ses photographies le long des routes et développé sa propre technique du Polaroid. Il expose aujourd’hui avec Le Grand Tour une sélection de ses clichés à la galerie Laure Roynette : un voyage initiatique.

Cela commence comme un roman, par une invitation en Californie. Ami et modèle, Henry Hopper avait donné rendez-vous en 2009 à Léonard Bourgois-Beaulieu à l’aéroport. À l’arrivée, personne et pas même un mot. Le photographe n’a pour guide dans l’Ouest américain que le livre Mexico City Blues de Jack Kerouac et son Polaroid. Sur la route, il prend des photos mais ne s’arrête jamais assez longtemps pour les laisser se développer ; il les intercale entre les vers du poème. Les composés chimiques du cliché agissent sur le papier et des mots viennent augmenter l’image. La série Noir miroir a posé les premiers principes chez l’artiste d’une écriture de l’accident et l’on y retrouve autant la poussière du voyage que l’aléatoire du tirage. Comment faire du voyage une expérience personnelle ? Les paysages américains sont rentrés depuis longtemps dans l’imaginaire collectif et les voir défiler depuis une fenêtre de voiture s’apparente à un long traveling dans l’histoire du cinéma. Léonard Bourgois-Beaulieu a entrepris de montrer le décor non en tant que tel mais en tant que témoignage, la route pour la route.

L’écho de la Beat Generation est difficile à nier dans la série américaine. On pense au rouleau tapuscrit de Sur la route et à la façon dont la vie marque cette écriture, jusqu’à la trace de morsure d’un chien sur le papier. La forme que donne l’artiste à ses photos, en reprenant la couche picturale du Polaroid pour la fixer sur papier, n’est pas gratuite. La technique s’apparente au procédé mémoriel et à la façon dont un souvenir se forme et se déforme, en fonction d’un contexte ou d’une discussion. Au centre, ce qui se rapproche le plus de la précision quand les contours restent indéfinis et presque mouvants. L’artiste est conscient de la circulation des images, lui qui a dans un précédent travail joué avec la reconnaissance visuelle du moteur de recherche Google. Il ne prétend pas montrer ce qui n’a jamais été vu, que ce soit un désert aux États-Unis ou en Afrique du Sud, mais montrer une mémoire en mouvement ; la façon dont on peut nouer une relation intime avec la photographie. Le voyage joue un rôle dans la formation des individus.

Il n’est jamais possible d’oublier la trace de l’Homme, des précédents voyageurs. Une ligne droite qui coupe le désert, un stop entre les rocs ou d’autre panneaux de signalisation parmi les cactus marquent le passage. La photographie n’est pas documentaire pour Léonard Bourgois-Beaulieu, ce n’est pas avec l’ambition de représenter le réel qu’il explore la Villa Médicis de Rome. L’Italie faisait partie du Grand Tour que la jeunesse artiste et intellectuelle se devait d’accomplir en Europe. La fréquentation des ruines antiques et des chefs d’œuvres du baroque ou encore de la Renaissance, participait à l’éducation des élites. Il y travaille sa technique avec l’esprit des pionniers pour retrouver l’impression d’un temps à l’œuvre. En grattant la pellicule, il révèle par la couleur la façon dont le passé se stratifie. L’intervention de l’artiste pourrait être qualifié de pictural, elle joue de la persistance rétinienne, de la façon dont un texte ou d’autres images peuvent influencer notre regard. Le Japon que montre le photographe dans une autre série est ainsi celui des rites et des gestes traditionnels. Le photographe revendique un point de vue, mais il montre surtout comment les images régissent notre rapport au monde, ici et ailleurs, au passé ou au présent. //


Exposition Le Grand Tour by Léonard Bourgois-Beaulieu
Du 11 octobre au 17 novembre 2018 at galerie Laure Roynette
20 rue de Thorigny 75003 Paris
www.laureroynette.com


Léonard Bourgois-Beaulieu, Stop, 2011
Léonard Bourgois-Beaulieu, On the road to Las Vegas, 2011
Léonard Bourgois-Beaulieu, Sitting Stones, 2017
Léonard Bourgois-Beaulieu, Hermes, 2013