Par Laëtitia Toulout

PHOTO // Ina Lounguine, membre du collectif fictif Live Wild composé de sept alias féminins, décortique physiquement les images pour mettre en valeur les dessous de leurs représentations, donner à voir ce qui révèle des symboles et de la sociologie, notamment en ce qui concerne la figure familiale.

I’ve got you under my skin, c’est une chanson romantique de Frank Sinatra et une histoire comme s’en construisent tant d’autres chaque jour, dans le monde : un amour et un mariage, en l’occurrence à l’occidentale. S’y déroulent tous les codes et les rituels que l’on connait si bien, éduqués par les films et séries américaines qui ont forgé bien des imaginaires autour de la planète. On y voit donc, la mariée fleurie de son bouquet entourée de son époux, de ses parents et beaux-parents : la famille se construit, se cimente, par sa composition puis par le cœur de la cérémonie, face au prêtre, l’orateur, le bâtisseur. On passe ensuite à la pièce montée, à la dégustation presque forcée, puis au portrait du nouveau couple, officialisé, avant son départ en voiture vers une nouvelle vie déjà construite. Considérant les étapes respectées et intégrées du rituel, ces images trouvées dans un vide-grenier sont, somme toute, banales. De manière générale, les photographies de famille sont de fait inhérentes à la sphère intime mais se cantonnent pourtant aux faits et gestes conditionnés par le social. Ces moments capturés et ces positions figées sont les mêmes pour multitudes de familles qui photographient finalement les même scènes répétées à l’infini. La volonté d’une vie soi-disant parfaite se fabrique dans le papier glacé, davantage preuve que souvenir, construction d’une mémoire souhaitée qu’instant personnel et privé. L’intime est relatif.

Ina Lounguine sort ces images de la banalité par le simple fait de présenter les négatifs des tirages. Ces derniers revêtent alors une dimension inhabituelle, voire insolite : l’inversion des couleurs est la proposition innée d’une lecture complémentaire, qui détourne le sens initial. Ici, les photographies sont négatives dans tous les sens du terme. Se dévoilent alors les dessous cachés de l’image. Sous le rituel qui se déroule, on devine les émotions des personnages, leurs pensées qui seules les libèrent du carcan social imposé. On se prend à imaginer l’échec de cette relation officialisée, le poids familial, un futur bien éloigné de ce qu’on a l’habitude d’entendre dans les contes de fées. En effet, si les images ont été trouvées dans un vide-grenier, il est probable que les propriétaires ont voulu s’en débarrasser et oublier, effacer ces moments. En somme, l’amour a bien des revers dans une image à l’envers.

Les nuances picturales de bleu, noir et vert font ressurgir des yeux blancs et perçants, mais aussi des phrases en braille, dont les lettres percent littéralement l’image. Que lit un regard non-voyant, quelle histoire lui est racontée ? Le braille sous-entend notre propre aveuglement, tandis que l’image prend du volume à la fois dans sa matérialité et dans ses significations, qui se tissent, multiples, racontent les coulisses et la fin de l’histoire dont on ne voit habituellement que le début. //


Ina Lounguine
www.thelivewildcollective.com


Ina Lounguine, Foolin’ Around, 2017
Ina Lounguine, You Don’t Know What Love Is, 2017
Ina Lounguine, Heartaches, 2017
Ina Lounguine, Fool That I Am, 2017
Ina Lounguine, All I Could Do Was Cry, 2017
Ina Lounguine, Bang Bang, 2017
Ina Lounguine, What Will I Tell My Heart, 2017
Ina Lounguine, When Your Lover Has Gone, 2017