Photos © Janelle Sweeney
Texte : Katia Porro

Bruxelles. Il fait gris, humide. La ville est sombre. Charmante pour certains, peu attrayante pour d’autres. Une ombre se dessine, sans que l’on puisse bien en discerner la silhouette. Une botte à plateforme s’écrase dans le cadre, le bruit de la collision entre la semelle de la chaussure et l’asphalte humide résonne dans l’espace.

Cette scène qui se déroule à Bruxelles est maintenant transposée à Paris. En toile de fond, la galerie Chloé Salgado ; et en tant que metteuse en scène, Stevie Dix, qui nous dévoile cette représentation abstraite d’une promenade à travers une ville qui lui est chère. Mais ici, le paysage urbain est obscurci, la figure humaine, absente. Car Stevie Dix s’est concentrée sur un seul élément de son répertoire de symboles : la chaussure. Parcourant une nouvelle série de tableaux, un troupeau de bottes à semelles compensées apparaît comme un motif récurrent, chacune isolée sur un fond noir, ce qui leur confère un pouvoir allant bien au-delà de celui d’un accessoire de mode. Ici, les bottes exagérément grandes jouent le rôle principal dans le spectacle qui se matérialise devant nous. Pris au piège entre leurs pas et le sol de la galerie, le spectateur est placé en dessous, regardant ces créatures exquises qui défilent. Plus le sol est proche, plus le bruit est fort.

Les toiles présentées s’éloignent des œuvres souvent colorées de l’artiste, des compositions abstraites remplies d’objets. Ici, l’objet en question est agrandi, isolé, posé sur de sombres paysages d’impasto lourds. Si les compositions évoquent un certain malaise, c’est que le récit auquel nous faisons face est ancré dans l’histoire personnelle de l’artiste, évoquant des émotions d’angoisse adolescente, de nostalgie, et de désir d’évasion. Les chaussures « transmettent pouvoir et histoires, elles témoignent d’un statut atteint […] elles sont porteuses d’une puissante émotivité. » C’est précisément cette émotivité que Stevie Dix explore avec sa nouvelle série de peintures de bottes à plateforme suspendues dans leur marche. Ayant grandie dans une ville industrielle en Belgique, Stevie Dix chinait dans les friperies en cherchant des vêtements et des accessoires des années 1970, trouvant des moyens d’échapper à la banalité du quotidien en se déguisant. Fascinée par les mouvements glam rock et punk, l’artiste composait des tenues et s’aventurait dans la capitale belge pour oublier, même brièvement, l’enfermement que nos villes natales représentent quand nous sommes jeunes. Pour Stevie Dix, la botte à plateforme était le véhicule de l’évasion.

Cette mise en scène de soi évoque une certaine théâtralité, qui imprègne l’exposition à travers la répétition du geste en une marche chorégraphiée. Les coups de pinceau multiples et lourds imitent les pas répétitifs des chaussures qu’ils dépeignent et qui résonnent dans l’espace. Pourtant, cette réverbération n’est pas sereine. Elle évoque la pulsation angoissante de la ville. « La définition de la vraie folie est la répétition » affirme l’artiste en parlant de ses tableaux. Loin d’une psychanalyse de soi, cette déclaration est plutôt une référence aux différents personnages et éléments qui composent des paysages urbains délirants, parfois irrationnels, incompréhensibles, mais omniprésents. Les bottes deviennent des monuments, des gratte-ciel qui s’élèvent au-dessus du spectateur, pénétrant le paysage de la galerie devenue ville. Et la ville est l’environnement parfait pour s’échapper, où l’on devient à la fois anonyme et individuel, où l’acte de marcher seul permet de se transformer. « Le promeneur solitaire est à la fois présent au monde qui l’entoure et détaché de lui, spectateur plus que protagoniste. Marcher soulage ou légitime cette aliénation. » Cette aliénation est accentuée par l’absence du corps, qui donne lieu à plusieurs interprétations : ces bottes peuvent être lues comme des portraits de l’artiste, comme des individus anonymes, et/ou comme une identité collective.

Cette question picturale de l’anonymat et des chaussures a déjà marqué l’histoire de l’art. Les diverses peintures de chaussures réalisées par Vincent Van Gogh dans les années 1880 ont suscité différentes réponses tout au long du XXe siècle. Ce débat a commencé avec l’analyse de MartinHeidegger de ces peintures comme moyen d’illustrer la nature de l’art en tant que révélation de la vérité. Pour Heidegger, les chaussures représentaient le paysan ; pour Meyer Shapiro, elles étaient l’artiste lui-même ; pour Jacques Derrida, n’importe qui. Et pourtant, qu’en est-il de la vérité ? Ou, comme le demandait Jacques Derrida, qu’en est-il des chaussures ? Cette interrogation sur ce que représente la chaussure semble loin d’être pertinente dans le monde dépeint par Stevie Dix car, ici, les chaussures sont des personnages en soi, à la fois contenants, contenu et contenues dans leurs toiles. En effet, elles évoquent l’artiste elle-même, car l’acte de peindre est très personnel. Cependant, elles représentent également diverses générations et personnes. Ces chaussures sont donc des êtres à part entière, elles sont Stevie Dix, elles ne sont personne, elles sont tout le monde.

Dans « The nearer the ground, the louder it sounds », l’artiste ne se contente pas de nous transporter dans un paysage urbain belge abstrait par la présence de bottes à semelles compensées, elle introduit également des éléments dérivés de l’environnement matériel dans lequel elles errent. Peu connues et facilement oubliées par les passants, des poignées de porte en céramique ornent différents bâtiments dans les villes belges. Plates comme des carreaux, ces céramiques sont souvent décorées de motifs abstraits du milieu du XXe siècle. Inspirée par ces éléments à la fois décoratifs et fonctionnels de son pays d’origine, la première exploration de Stevie Dix du médium céramique a transformé la fonction de ces objets pour qu’ils jouent un rôle dans la mise en scène de ses chaussures monumentales. « Les marcheurs citadins sont des practiens de la ville, faite pour être parcourue à pied. La ville telle qu’il la voit est un langage, une réserve de possibles, et s’y déplacer à pied revient à en pratiquer la langue, à effectuer un choix parmi ses possibilités. » Stevie Dix nous présente un langage visuel, comme une ville, composé de bottes et de céramiques, une perspective intime de l’environnement bâti. En tant que visiteurs, ou promeneurs, nous naviguons dans l’espace, inventant des moyens d’interpréter et de réinterpréter le paysage urbain qui se déroule devant nous. //


Exposition The nearer the ground, the louder it sounds by Stevie Dix
Jusqu’au 11 avril 2020 at galerie Chloé Salgado
61 rue de Saintonge 75003 Paris
www.galeriechloesalgado.com


Vue de l’exposition de Stevie Dix, The nearer the ground, the louder it sounds, 2020 at galerie Chloe Salgado, Paris
Vue de l’exposition de Stevie Dix, The nearer the ground, the louder it sounds, 2020 at galerie Chloe Salgado, Paris
Stevie Dix, Running, 2020, courtesy of the artist & galerie Chloé Salgado, Paris
Stevie Dix, The Closer to the ground the louder it sounds, 2020, courtesy of the artist & galerie Chloé Salgado, Paris
Stevie Dix, Porte #1, 2020, courtesy of the artist & galerie Chloé Salgado, Paris
Stevie Dix, Porte #2, 2020, courtesy of the artist & galerie Chloé Salgado, Paris
Stevie Dix, Table #1, 2020, courtesy of the artist & galerie Chloé Salgado, Paris