On a aimé : Gil Delindro au Creux de l’enfer

À Thiers, le centre d’art contemporain Le Creux de l’enfer expose l’artiste sonore et multimédia Gil Delindro à travers une proposition immersive et multisensorielle. Fidèle à sa pratique, l’artiste questionne la relation entre l’humain et la mutation temporelle de son environnement, tout comme la perception humaine de la nature.

Plaques tectoniques, occurrences géologiques, bruissements des volcans sont autant de signes des paysages qui se forment en continu, de manière sous-jacente et toujours présente. Gil Delindro (né en 1989) parcourt les lieux à la découverte de ces phénomènes qu’il enregistre et décrypte, comme autant de matières premières à façonner. Les œuvres qui en résultent nous font percevoir ce qui se produit en continu, mais que nous ne pouvons ni voir ni entendre. Nous nous retrouvons alors à explorer différentes échelles de perception, de l’infiniment petit à l’infiniment grand – et lent. Nos possibilités sensorielles, à la fois visuelles, auditives, et même tactiles, se trouvent exacerbées.

Ainsi, lorsque l’installation The sound of an earthquake contained in a room se met en mouvement, c’est une véritable relation de fascination qui se met en place entre elle et le public. Ce dernier se trouve captivé par un ensemble de phénomènes qui se tissent de cause à effet. Dès sa mise en route, l’œuvre, mécanique, donne l’impression de s’éveiller tel un être vivant. Le volume de son cadre semble s’agrandir, s’approfondir, du fait de la multitude des branches qui vibrent et se meuvent en son sein. Le bruit qui en résulte est à la fois profond et vif – entre le sifflement d’un serpent solitaire et le bourdonnement prégnant d’un essaim d’abeilles. L’installation est une unicité qui se compose d’une multiplicité. C’est le cas de nos propres corps, dont nous ne remarquons pas les microbes, ou même de la Terre, planète dont nous faisons intrinsèquement partie. À ce propos, pour le philosophe italien Emanuele Coccia, « tous les vivants sont, d’une certaine manière, un même corps, une même vie et un même moi qui continue à passer de forme en forme, de sujet en sujet, d’existence en existence. » C’est la somme de nos propres vies qui construit l’Histoire de la Terre, s’imprègne « de son sol, de sa matière ». Tout est ensuite question de métamorphoses, de naissances infinies.

Chaque chose se répond ; c’est en ce sens que des recherches en art cinétique, dans les années 1960, ont conduit à des œuvres qui s‘activent en écho de leur environnement proche : le vent, la lumière, ou encore les individus présents. La volonté était alors d’ouvrir l’art à un public plus large par le biais d’installations dont les processus visaient à créer des relations multisensorielles et immédiates. Ici, l’œuvre n’est pas activée par ce qui l’entoure, elle nait de prises de sons effectuées en amont ; en l’occurrence, des variations sonores enregistrées sur des zones sismiques. Il s’agit de sons que l’oreille humaine ne peut percevoir – ceux-là même qui affolent les animaux car eux les distinguent, prenant bien plus rapidement conscience du tremblement de terre imminent.

Si dans cette première pièce, une installation emplit l’espace, donnant à voir et à entendre un séisme contenu, la suite de l’exposition propose de découvrir différents paysages, de l’Auvergne au Nord de l’Angleterre en passant par l’Écosse. Des explorations géographiques de l’artiste sont extraites des fragments qui sont autant de pièces rapportées d’ailleurs à appréhender. Le paysage se voit, se ressent. Nous l’envisageons de manière détournée, par les rêves et les actes de Delindro. Celui-ci rapporte des fragments, des roches qu’il met en condition de vinyles : tournant sur elles-mêmes, elles s’offrent à l’amplification du son, qui en explore tactilement et auditivement les variations. Chaque paysage sonore se déploie, comme autant de poèmes naturels préexistant déjà à l’œuvre mais qu’une mise en forme mécanique relativement simple permet de dévoiler. Alors, nous écoutons des paysages.

Gil Delindro donne à percevoir l’inaudible. Il décortique des lieux, y creuse différentes couches, choisit des portions, qu’il détourne par des dispositifs mécaniques. Les œuvres permettent de s’enfoncer dans un ensemble de perceptions afin d‘appréhender l’environnement par le biais de ses phénomènes sous- jacents – et de prendre en considération la Terre, comme un tout en permanente évolution• 

 


Exposition « The sound of an earthquake contained in a room »
Jusqu’au 29 mai 2022 at Le Creux de l’Enfer
85, avenue Joseph Claussat, 63300 Thiers
lecreuxdelenfer.com


Vue de l’exposition de Gil Delindro, « The sound of an earthquake contained in a room », 2022, Le Creux de l’enfer (Thiers) © Vincent Blesbois

Gil Delindro, Camouflage (détail), 2022, pouzzolane, pigments volcaniques (oxyde de fer), dôme, moteur, microphone, enceinte, courtesy Le Creux de l’enfer (Thiers) © Vincent Blesbois

Gil Delindro, Cartographies #6, 2022, rocher collecté au nord de l’Angleterre (South Shields), microphone et enceinte, courtesy Le Creux de l’enfer (Thiers) © Vincent Blesbois

Gil Delindro, Cartographies #8, 2022, pierre volcanique collectée en France (Puy de la Vache), microphone et enceinte, courtesy Le Creux de l’enfer (Thiers) © Vincent Blesbois

Gil Delindro, Cartographies #7, 2022, rocher collecté en Écosse (East Lothian), microphone et enceinte, courtesy Le Creux de l’enfer (Thiers) © Vincent Blesbois

On a aimé : Gil Delindro au Creux de l’enfer
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