Au BAL, une fête des mères photographique

De Roland Barthes à Lebohang Kganye, de Sophie Calle à Ragnar Kjartansson ou encore d’Hervé Guibert à Gao Shan : les artistes cultivent des dispositifs formels et conceptuels impliquant le corps, à travers le médium photographique, pour incarner la figure maternelle. À Paris, Le BAL les rassemble dans une exposition qui redéfinit les contours des archétypes familiaux et sentimentaux, entre critique sociale et quête d’identité

Et si l’on avait toujours existé. Si nos plus lointaines ancêtres portaient déjà en elles une cellule alors endormie, inactive, qui elle-même contiendrait déjà nos arrière-grands-mères, nos grands-mères et nos mères. De sorte que tous les corps qui foulent la surface de la Terre préexistent toujours déjà sous forme infime, avant l’heure de la croissance in utero, comme si les mères portaient en elles des êtres à venir à des dizaines de générations d’avance. C’est en tout cas le fantasme qui anime bon nombre des artistes, des années 1960 à nos jours, qui sont réunis au BAL et ont en commun de souhaiter dépasser le pur portrait de leur mère, forcément singulière, forcément sublime, forcément monstrueuse, afin de tenter d’abattre ces clichés et de finir par trouver un peu d’eux chez elles. Cette idée de la préexistence de tout corps en celui de la personne qui l’enfante, si elle écarte tous les liens familiaux qui s’érigent en dehors des gènes — que Gao Shan met en lumière dans The Eighth Day (2013-2016), a pour bien-fondé de désigner l’intimité, ressentie comme immémoriale, qui peut se nouer entre parent et enfant. 

Le triptyque se trouve au sous-sol. un effet de brise habilement concocté par le scénographe soulève légèrement trois immenses portraits d’une femme âgée, sûrement endormie, en tout cas les yeux fermés et le profil dessiné par un clair-obscur appuyant les marques du temps sur son visage. Il s’agit de trois images issues de la série Mother (2018/2019). On y observe la mère du photographe alors qu’ils passaient des heures assis l’un à côté de l’autre à écouter le temps passer grâce au tic-tac de l’horloge d’une maison de retraite. Ainsi Paul Graham s’engouffre-t-il dans l’étirement du temps éprouvé au moment où la mort d’un être aimé se rapproche. Mais cette série, douce perspective filiale,  soulève aussi la fragilité du portrait qu’un artiste peut tirer de sa mère. En témoignent les Propositions pour un travesti incestueux et masturbatoire (1975) de Michel Journiac, qui réalise un ensemble frappant d’émouvantes photographies singeant des gravures de mode, où l’on voit l’artiste prendre les poses, coiffures, bijoux et vêtements de maman, dans un mimétisme tendant à toujours penser la mère d’après l’enfant. À l’inverse, faire le portrait juste d’une mère serait l’extraire de cette fonction ou de ce rôle social, de façon à la considérer en dehors de ces lourdes représentations, comme tente de le faire Hervé Guibert en photographiant sa mère libérée de toute panoplie.

On comprend peut-être un peu mieux pourquoi la mère de Ragnar Kjartansson crache, abondamment et à répétition, sur son fils dans la vidéo Me and My Mother (2015). Moi d’abord, maman après. Cet écueil de l’effacement de la femme au profit de la mère est devancé par Lebohang Kganye qui, dans la série Ke Lefa Laka: Her-Story (2013), raconte d’abord l’histoire de sa mère en s’intéressant aux albums photos de jeunesse laissés derrière elle après sa mort. L’artiste superpose aux images anciennes des autoportraits d’elle-même imitant l’originale, manière d’entrer en dialogue avec sa mère fantôme. Deux jeunes filles habillées d’une robe fuchsia dévisageant une géante plante grasse bordent l’une de ces images. Les mêmes bras croisés, un regard triste partagé, une texture diffuse des corps paraissant se fondre dans l’arrière-plan, deux spectres. On peine à distinguer la mère de la fille, et on finit par comprendre que l’exposition traite de ce jeu de dupe. Une impossibilité d’accès à l’entièreté de la personnalité de la mère pour l’enfant, que l’écrivaine Marielle Hubert décrit dans Il ne faut rien dire (2014), texte où la narratrice, aimant les vérités noires, explique avoir cessé d’aimer sa mère par jalousie, quand elle a compris qu’elles ne seraient jamais seules et que son “amour pour elle était immédiatement redistribué à toute une cohorte de fantômes qui ne la quittait jamais et qu’elle n’avait pas décidé de quitter non plus.” Les artistes rassemblés au BAL, si narcissiques puissent-ils être, s’attacheraient donc à révéler ces spectres rôdant autour des mères. À croire que mort et photographie font toujours aussi bon ménage. 


Exposition “À partir d’elle. Des artistes et leur mère”
Jusqu’au 25 février 2024 at Le BAL
6, impasse de la Défense – 75018 Paris
le-bal.fr


Michel Journiac, Propositions pour un travesti incestueux et masturbatoire, 1975. © Michel Journiac © Adagp, Paris, 2024.

Gao Shan, Sans titre, de l’ensemble The Eighth Day, 2013-2016. © Gao Shan.

Lebohang Kganye, Ka mose wa malomo kwana 44 II, de l’ensemble Ke Lefa Laka: Her-Story, 2013. Courtesy de l’artiste. © Lebohang Kganye.

Anna et Bernhard Blume, Flugversuch, de l’ensemble Ö dipale Komplikationen?, 1977-1978. Courtesy de Kicken (Berlin). © Estate of Anna and Bernhard Blume ; VG Bild – Kunst, Bonn, 2023 © Adagp, Paris, 2024.

Ragnar Kjartansson, Me and My Mother 2015, 2015. Courtesy de l’artiste, de Luhring Augustine (New York) et de i8 Gallery (Reykjavik). © Ragnar Kjartansson.

Rebekka Deubner, Sans titre, de l’ensemble Strip, 2022-2023 © Rebekka Deubner

Dirk Braeckman, Zelfportret met moeder, 1988. Courtesy de Zeno X Gallery (Anvers), Galerie Thomas Fischer (Berlin) et Grimm Gallery (New York) © Dirk Braeckman © Adagp, Paris, 2024.

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