Louise Janet, peintre du silence

Dessinatrice et peintre, Louise Janet (née en 1999) met en scène les petits riens du quotidien, dans des compositions saturées de détails. Parmi ses thèmes de prédilection, l’enfance, la solitude et une certaine fascination pour les espaces urbains, dont les galeries Mathilde Le Coz et Elsa Meunier présentent un riche aperçu.

Si Louise Janet a toujours aimé dessiner sa famille, ses amis, la ville qu’elle se plaît à arpenter, ce n’est que tardivement, durant sa formation aux Beaux-Arts de Paris (d’abord à l’atelier de François Boisrond, puis dans celui de Mimosa Echard) qu’elle commence à aborder le médium de la peinture, non pas pour passer à de plus imposantes compositions, mais pour développer un travail tout aussi minutieux, riche et concentré. Dans ses formats de poche, qui pour certains tiennent dans la paume d’une main, l’espace se creuse en enfilades, les reflets glissent dans les miroirs, les livres et les objets s’entassent sous les lumières artificielles des lampes. Au milieu du capharnaüm, des personnages taiseux attendent que le temps passe, absorbés par leurs écrans ou la lecture d’un livre.

On ne peint jamais seul, dit l’adage. Parmi les artistes qui l’inspirent, la jeune peintre cite volontiers David Hockney, dont elle prend conscience de l’ampleur de l’œuvre et de la manière dont celle-ci s’est construite comme un journal intime, réservant au spectateur une position à la fois distanciée et indiscrète, à l’occasion de la rétrospective que lui consacre le Centre Pompidou en 2017. Elle reconnaît en outre l’influence de la peinture de genre néerlandaise, celle de Vermeer notamment, avec sa précision, sa manière de cadrer le sujet, de jouer avec les embrasures pour guider le regard, ainsi que cette attention si particulière pour les replis intérieurs et les solitudes. Mais l’on ne peint pas qu’en compagnie des peintres, et avant eux, Louise Janet doit beaucoup à la littérature et au cinéma. Avec Virginia Woolf et Marcel Proust, entre autres, elle partage l’obsession de retenir le temps, de consigner le souvenir dans ses moindres détails ; des films de la Nouvelle Vague – Agnès Varda et Éric Rohmer en tête – elle retient les silences, aussi pleins que des dialogues, et ce regard sans jugement posé sur la réalité ; sans oublier la bande dessinée, que l’on retrouve certes comme motif dans nombre de ses toiles, mais dont elle emprunte surtout le principe de lecture en deux temps. Il y a la page, d’abord, qui compte comme un ensemble et que l’on balaie du regard, puis la narration, qui se déroule case après case, par le détail. 

Dès lors, plusieurs questions traversent l’œuvre de Louise Janet, certaines communes à tous ces champs de la création, d’autres propres au domaine de la peinture : peut-on tout décrire d’une scène, d’un souvenir ? Comment raconter une histoire en une seule image fixe ? Comment y introduire la notion de temps ? Et comment, sans les mots, laisser affleurer l’état intérieur des sujets qu’elle renferme ?

Comment ? En disséminant des indices, en ouvrant des espaces abstraits et symboliques, en jouant d’une certaine perméabilité entre le sujet humain et son environnement, par le choix des tonalités, des couleurs, des lumières, en dotant le paysage d’un peu de mélancolie, en trafiquant le réel pour forcer l’anodin à devenir signifiant. Car il faut bien le comprendre, la spontanéité des toiles de Louise Janet n’est jamais qu’apparente. Son désordre malhabile est une chausse-trappe, son caractère anecdotique un piège, une politesse, celle de feindre de ne parler de rien, en tout cas rien de trop sérieux, pour mieux dissimuler le commentaire qu’elle porte sur notre condition. Voyeurs, mais pas voyous, elle nous laisse pénétrer sans effraction dans l’intimité d’autres, qui nous sont inconnus et pourtant nous ressemblent, sans cynisme ni second degré, mais, au contraire, avec toute la tendresse due à ceux qui partagent, comme nous et en silence, une même solitude existentielle. Un même besoin de s’en échapper aussi, un même élan vers d’autres mondes, d’autres fictions. 


Exposition “Building Stories” by Louise Janet
Du 4 au 10 juin 2024 at Galerie Mathilde Le Coz
11, rue Michel Lecomte – 75003 Paris
mathildelecoz.com


Vue d’exposition de l’exposition “Present Tense” de Louise Janet, Galerie Mathilde Le Coz, Paris, 2023. Photo : Louise Conesa.

Louise Janet, Un habitant de la ville, 2024, huile sur toile, 22 x 14 cm. Courtesy de l’artiste et de la galerie Mathilde Le Coz (Paris).

Louise Janet, Autoportrait avec un portrait de L Freud, 2023, huile sur toile, 22 x 14 cm. Courtesy de l’artiste et de la galerie Mathilde Le Coz (Paris).

Louise Janet, How Days Turn Into Weeks, Turn Into Months, 2023, huile sur toile, 97 x 146 cm. Courtesy de l’artiste et de la galerie Mathilde Le Coz (Paris).

Louise Janet, Bords de Seine, 2024, huile sur toile, 22 x 14 cm. Courtesy de l’artiste et de la galerie Mathilde Le Coz (Paris).

Louise Janet, Le Monstre, 2024, huile sur toile, 22 x 14 cm. Courtesy de l’artiste et de la galerie Mathilde Le Coz (Paris).

Louise Janet, Boulevard Paul Vaillant Couturier, 2023, huile sur toile, 18 x 36 cm. Courtesy de l’artiste et de la galerie Mathilde Le Coz (Paris).

Louise Janet, Cycles, 2022, huile sur toile, 61 x 46 cm. Courtesy de l’artiste et de la galerie Mathilde Le Coz (Paris).

Louise Janet, L’arbre qu’ils ont laissé, 2024, huile sur toile, 24 x 19 cm. Courtesy de l’artiste et de la galerie Mathilde Le Coz (Paris).

Louise Janet, peintre du silence