L’exposition « Les Apparitions » inaugure l’accrochage semi-permanent de la collection Reiffers Art Initiatives. Visible jusqu’au mois d’octobre, à Paris, le projet met en lumière treize artistes émergents, issus de la scène française et internationale.
On connaît Reiffers pour ses initiatives en faveur de la création contemporaine. Acteur incontournable du soutien aux jeunes artistes, son prix distingue chaque année un talent émergent de la scène française, tandis que son programme de mentorat offre à un artiste l’opportunité d’être accompagné par une figure majeure de l’art contemporain. Ainsi, l’année dernière, le Suisse Ugo Rondinone avait endossé le rôle de mentor auprès de l’artiste français Tarek Lakhrissi, donnant lieu au projet très remarqué « Who is afraid of red blue and yellow? », dévoilé au public en octobre 2024. Au-delà de ces actions philanthropiques, la galaxie Reiffers s’incarne également dans un vaste espace d’exposition, ancien studio photo entièrement rénové, situé rue des Acacias à Paris. Enfin, il y a la collection, constituée au fil des rencontres et des collaborations sous l’impulsion de Paul-Emmanuel Reiffers, le créateur du fonds de dotation.
Réunissant une vingtaine d’œuvres, « Les Apparitions » donne un aperçu significatif de la diversité et de la singularité de cet ensemble. La peinture y a la part belle, les grands formats notamment. On y retrouve entre autres, au rez-de-chaussée, deux toiles de Pol Taburet (né en 1997), dont les figures énigmatiques oscillent entre totems et signes abstraits. Sur le mur adjacent, un match de basketball, recomposé à partir d’archives et signé Olivier Souffrant (né en 1994), côtoie un portrait renversé de Dhewadi Hadjab (né en 1992), dans un style réaliste plus académique. L’abstraction se décline à l’étage, avec les œuvres diaphanes de Clédia Fourniau (née en 1992) ; en regard, négociant sans cesse entre le geste libre et la représentation de formes humaines, une œuvre hallucinée, grouillante et chaotique de Wynnie Mynerva (né.e en 1992) s’impose avec force et vient compléter ce panorama pluriel d’une même génération d’artistes.
Moins présents que la peinture dans cet accrochage, les assemblages et les objets-sculptures n’en demeurent pas moins l’autre point fort de la collection. Gaëlle Choisne (née en 1985) et Bianca Bondi (née en 1986) se partagent un tiers de la grande salle du bas avec leurs propositions poétiques et/ou politiques, mêlant collage, céramique et textile ; une esthétique de l’exploration et de l’hybridation que l’on retrouve ailleurs, et très différemment, dans les sérigraphies de Raphaël Barontini (né en 1984) qui explorent l’héritage et le mixage des cultures, l’œuvre d’Alexandre Diop (né en 1995) qui mélange les références culturelles avec une grande liberté, ou bien encore chez Pharaoh Kakudji (né en 2000) qui peint sur de vieilles affiches récupérées. Les œuvres de Garance Früh (née en 1992) se proposent quant à elles de détourner les objets et les matériaux domestiques (pinces à cheveux, rubans, aiguilles à coudre, etc), dans une démarche plus formaliste, empreinte également de féminisme.
De l’ensemble se dégage un tropisme certain pour le corps : corps en mouvement ou à l’épreuve, manipulés ou réifiés, comme c’est le cas par exemple dans les deux peintures de Ser Serpas (née en 1995), deux gros plans sur une paire de seins et une paire de fesses, ou bien chez Kenny Dunkan (né en 1988), offrant la seule photographie de l’exposition, mettant en scène un corps noir, nu, en prise avec la matière homochrome d’un objet de cuir au galbe étrangement organique. Des corps, partout, mais toujours tenus à distance. Pas de regards, pas d’expression et le plus souvent un glissement vers le motif ou l’abstraction. Plus qu’un fil rouge qui déterminerait tout le caractère de la collection Reiffers, c’est là sans doute, et avant tout, l’expression d’un regard porté sur elle, celui du commissaire Thibaut Wychowanok, qui avait déjà signé en 2022 un projet sur le même thème : « Des corps libres – Une jeune scène française ». Gageons que des choix renouvelés viendront révéler d’autres aspects de la collection. En attendant, ce premier accrochage conserve le mérite de dessiner une ligne déjà bien claire : l’attention portée à une certaine génération d’artistes, chez qui l’engagement – qu’il soit physique ou politique – marque une dynamique forte dans l’exploration d’esthétiques nouvelles. •
Exposition « Les Apparitions »
chez Reiffers Art Initiatives
30, rue des Acacias – 75017 Paris
reiffersartinitiatives.com

Vue de l’exposition « Les Apparitions », Reiffers Art Initiatives, Paris, 2025. Courtesy des artistes.

Garance Früh, Please remove your spurs before getting in bed (détail), 2023, 86 × 23 × 20 cm, métal (grille de protection faciale), textile, rubans, aiguille à coudre, pince à cheveux, résille, serre-tête. Courtesy de l’artiste.

Pol Taburet, Eggs and vices, 2023, 200 × 200 cm, peinture à base d’alcool, acrylique, pastels à l’huile sur lin. / Pol Taburet, Ankou song, 2023, 200 × 150 cm, acrylique, pastels à l’huile et impression à base d’alcool sur toile. Courtesy de l’artiste.

Gaëlle Choisne, Conquête et Carnaval _ Marchandage 7, 2023, dimensions variables, laiton, coquillage. / Gaëlle Choisne, Safe Space for a Passing History_111, 2023, 250 × 122 × 7 cm, contre-plaqué, céramique émaillée, cotte de maille, pierres précieuses, tatouages éphémères, monnaie, cori, impression UV, collage, peinture, pastel à l’huile. Courtesy de l’artiste.

Kenny Dunkan, Nèg Marron, 2021, 176 × 80 × 10 cm, métal, nylon et chaussures. Courtesy de l’artiste.

Raphaël Barontini, Eurydice, 2020, 220 × 160 cm, acrylique et sérigraphie sur toile. Courtesy de l’artiste.

Vue de l’exposition « Les Apparitions », Reiffers Art Initiatives, Paris, 2025. Courtesy des artistes.