En écho au dicton « il faut tout un village pour élever un enfant », il aura fallu les amis, les soutiens, autant d’assistants et de régisseurs pour transformer ce projet d’exposition en kermesse hallucinatoire. C’est à cette idée du collectif que Valentine Gardiennet rend hommage à travers son exposition « It Takes a Village », aux Magasins Généraux, à Pantin.
S’inscrivant dans le programme des expositions-résidences initié en 2019, l’invitation lancée à Valentine Gardiennet (née en 1997) par Anna Labouze et Keimis Henni, curateurs et directeurs artistiques des Magasins Généraux, offrait à la jeune créatrice une liberté totale pour investir et façonner la programmation des lieux. « Le choix de cette artiste s’imposait, précisent les deux commissaires, d’une part en raison de son approche innovante du dessin, que nous souhaitions mettre à l’honneur cette année, mais également en raison de sa capacité à déployer ce médium au-delà du papier, pour l’ancrer dans l’espace sous forme d’installations et de sculptures monumentales. » Espiègles ou inquiétants, cousins du Muppet Show, des comics et du carnaval, les personnages de Gardiennet, rendus gigantesques pour l’occasion, envahissent ainsi tout le rez-de-chaussée, altérant les échelles pour mieux troubler notre perception et nous immerger dans son univers. Territoire qui tient du rêve et du désordre joyeux, ce « village » dont nous parle le titre de l’exposition se présente tout à la fois comme un spectacle, un conte à habiter et une divagation au pays des merveilles.
Le parcours imaginé par Valentine Gardiennet, s’il reste libre, se découpe en quatre stations principales. À l’entrée, un curieux conciliabule nous accueille. Il y a l’Amoureux, l’Amoureuse, le Pêcheur, Madame Œuf. Voici La Troupe de théâtre, sorte de comedia dell’arte revisitée, compagnie déjantée et grotesque, dont chaque membre incarne un archétype de la vie en groupe. Un peu en marge, l’installation Le Moulin et la Veilleuse illustre quant à elle parfaitement l’esprit de rébus et le goût des associations qui président à la méthode créative de Gardiennet. Soit, pour point de départ, le motif du moulin et tout ce qu’il charrie de dictons populaires : « moulin à paroles », « entrer comme dans un moulin ». Lieu d’échange et d’accueil, le moulin est surtout un bâtiment laissé à l’usage de tous. Nous y revoilà, à cette notion qui informe tout le projet et implique d’ailleurs qu’une grande partie des œuvres aient été réalisées à plusieurs mains. Ce sont aussi les moulins de Don Quichotte, l’idéaliste aux desseins trop grands pour lui. Esprit de contradiction oblige, l’artiste lui préfère cependant son fidèle compagnon, le bon et brave Sancho Panza, étrangement démultiplié et féminisé pour former une troupe d’écuyères à dos d’ânes. C’est la revanche des seconds rôles, sur un mode plus malicieux que révolutionnaire, une fable transmise à la lueur des veilleuses, dans le repli des chambres, avant de s’endormir.
Et si tout ceci n’était qu’un rêve ? Au cœur de l’exposition, un lit géant de plusieurs mètres de long. Véritable épicentre, il est un point de ralliement qui nous invite à l’abandon, au rêve à plusieurs. C’est aussi le support d’une pièce sonore, une boucle de trente minutes divisée en quatre saisons. Sur fond de musique, elle raconte la vie d’une jeune fille entre ses 13 et 30 ans et nous transporte vers un registre plus personnel. Non loin de là, La Maison, une structure en métal poncé et vernis, dont les murs et le toit sont faits de grands dessins recto-verso. Portraits d’amis, de proches, de ceux qui ont habité la vie de la jeune artiste ou continuent d’être présents, c’est son village à elle, démontable et remontable à l’envi, nomade comme nous le sommes tous. Ici plus qu’ailleurs, le registre de l’intime occupe une place centrale. Cet abri est celui de l’enfance, qui grandit avec nous et que l’on porte en nous toute notre vie, où l’on inventorie les souvenirs. C’est une masure ouverte aux quatre vents, que l’on traverse, qui nous traverse.
Restent pour compléter le tableau les trois immenses Poupées, animatroniques affalés contre les murs de béton brut, leurs yeux de guetteurs ahuris balayant la salle et la foule ; également ce que l’artiste appelle des « feuilles décors », à savoir de grandes impressions faites de scans de dessins et de motifs de papiers peints, collées sur des panneaux à la manière de fonds de théâtre ; enfin, çà et là, quelques céramiques, des dessins, accrochés au revers des cimaises. Tout cela a quelque chose de la kermesse et de la fête foraine, de la chambre mal rangée aux murs de laquelle il serait permis de gribouiller, de la malle aux jouets, du placard à cauchemars. Décomplexé, ludique, grinçant ou drolatique, le monde de Valentine Gardiennet cultive l’ambivalence. C’est un village de carton-pâte, un bric-à-brac de bric et de broc qui, en invitant les formes familières de l’enfance, nous invite à réinvestir notre commun, recouvrer notre instinct de partage et renouer avec une certaine forme d’insouciance. Un mot vient à l’esprit une fois la découverte et la surprise passées : réconfortant. •
Exposition « Valentine Gardiennet. It takes a Village »
Jusqu’au 18 mai 2025 aux Magasins Généraux
1, rue de l’Ancien canal – 93500 Pantin
magasinsgeneraux.com

Valentine Gardiennet. Courtesy de l’artiste et des Magasins Généraux. Photo : Orianne Robaldo.

Vue de l’exposition « It Takes a Village » de Valentine Gardiennet, Magasins Généraux, Pantin, 2025. Photo : Salim Santa Lucia.

Vue de l’exposition « It Takes a Village » de Valentine Gardiennet, Magasins Généraux, Pantin, 2025. Photo : Salim Santa Lucia.

Vue de l’exposition « It Takes a Village » de Valentine Gardiennet, Magasins Généraux, Pantin, 2025. Photo : Salim Santa Lucia.

Vue de l’exposition « It Takes a Village » de Valentine Gardiennet, Magasins Généraux, Pantin, 2025. Photo : Salim Santa Lucia.

Valentine Gardiennet. Courtesy de l’artiste et des Magasins Généraux. Photo : Orianne Robaldo.