Aperçu à Drawing Now et dans plusieurs expositions collectives, l’œuvre de Pace Taylor n’avait jamais fait l’objet d’une présentation monographique à Paris. Avec « This House is on Fire », la galerie Double V expose jusqu’à mi-mars une série de ses nouveaux dessins au pastel, abordant le thème de la transidentité.
Il était une fois Scylla, jeune et belle nymphe aimée du dieu Glaucos. Éconduit, celui-ci se rend chez Circée, la magicienne, à qui il commande un philtre d’amour. Mais Circée aime Glaucos, alors pour se venger et punir sa rivale, elle empoisonne la nymphe et la transforme en monstre : une créature marine mi-femme, mi-meute de chiens. Voici ce que raconte Ovide dans le livre quatorze de ses Métamorphoses, et voici le sujet d’une des nouvelles œuvres les plus troublantes de Pace Taylor : Scylla dreaming, Mad dogs (2025).
Pour sa première exposition personnelle en France, on peut dire que l’artiste américain·e n’y va pas de main morte, puisqu’iel aborde sans détours un thème qui lui est particulièrement intime : la transidentité, dans ce qu’elle porte de blessures et de douleurs, mais aussi de richesse et parfois de tendresse. Bien au-delà du motif, c’est une cause qu’iel défend, celle d’un genre indistinct qui déroge à la norme et que ses détracteurs jugent soit de monstrueux, soit de contre-nature. Pour répliquer, Pace Taylor peut compter sur la force de ses visions, qui puisent aussi bien dans le registre de l’horreur, que dans ceux de l’absurde ou de la mythologie. Léchant les corps offerts, ou traquant ceux dans l’ombre, ses rouges sanguinolents et ses verts acides nourrissent un corpus d’une rare puissance visuelle, dont le caractère oscille entre la peinture fauve et les décors des films de Dario Argento. D’autres citeraient Bacon, The Substance, Cronenberg, et tous auraient raison. Car comme les êtres que Taylor dessine, les références circulent et fusionnent en de libres étreintes. Dans ce maelström, l’anatomie michelangelesque entre au service de luttes nouvelles, jusqu’à ce sexe-bras semblable au poing serré de Rosie la riveteuse, qui nous rappelle encore d’autres combats (Study, 2025).
Soyons bien clairs, « This House is on Fire », ne raconte pas un parcours trans. Rien de tout cela n’est à propos d’un devenir homme ou femme. Cela parle d’être ce qu’on veut et d’être libre entre les deux. La maison incendiée, c’est le corps dans lequel il faut vivre, c’est le monde dans lequel il nous faut nous débattre. Il n’y a pas de fin à cette histoire, ni heureuse, ni tragique, pas de Scylla vengée, ni de Circé maudite. Ce qui demeure, c’est une question, formidable et terrible, sur notre consentement à nous élucider ou non. « Rappelons-nous que nous luttons pour être acceptées dans l’entièreté de notre différence et non en échange de la promesse d’être comme tout le monde », écrivait en 2022 la militante lesbienne Joan Nestle, dans son ouvrage Fem. Pour soutenir le poids des mots, Pace Taylor produit des emblèmes. Ses images restent, elles manquaient tant. •
Exposition « Pace Taylor. This House is on Fire »
Jusqu’au 14 mars 2026 chez Double V
37, rue Chapon – 75003 Paris
double-v-gallery.com

Vue de l’exposition « This House is on Fire » de Pace Taylor, Double V Gallery, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Double V Gallery. Photo : Gregory Copitet.

Pace Taylor, This House is on Fire!, 2025, pastel sec et crayon sur papier, 76 × 56 cm. Photo : Jean-Christophe Lett.

Pace Taylor, Just a Look, 2025, pastel sec et crayon sur papier, 76 × 56 cm. Photo : Jean-Christophe Lett.

Pace Taylor, Inside Outside Outside Inside, 2025, pastel sec et crayon sur papier, 56 × 76 cm. Photo : Jean-Christophe Lett.

Pace Taylor, Buzz Cuts, 2025, pastel sec et crayon sur papier, 56 × 76 cm. Photo : Jean-Christophe Lett.

Pace Taylor, We’re All in This Together, 2025, pastel sec et crayon sur papier, 104 × 76 cm. Photo : Jean-Christophe Lett.

Pace Taylor, Picture It, 2025, pastel sec et crayon sur papier, 76 × 112 cm. Photo : Jean-Christophe Lett.

Vue de l’exposition « This House is on Fire » de Pace Taylor, Double V Gallery, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Double V Gallery. Photo : Gregory Copitet.


