Pour sa troisième édition, la Biennale De Renava investit de nouveau les sites abandonnés de Bonifacio. Réunissant quatorze artistes autour des thèmes de la fête et de la révolte, « Nimu Dormi » offre un parcours en clair-obscur, où la liesse cède la place à l’inquiétude.
Dans la mythologie grecque, Lamia, reine de Lybie et amante de Zeus, est condamnée par Héra à ne plus jamais fermer les yeux. Privée de sommeil, forcée de voir, elle devient le témoin d’un monde dont plus rien ne lui est épargné. Telle est la malédiction qu’invoque l’artiste grecque Niki Danai Chania (née en 1989) avec Almiae (2025), une sculpture lumineuse entre la Gorgone et le masque techno-futuriste, dont le regard insistant attend le visiteur au fond de l’Agora, une ancienne discothèque de Bonifacio investie cet été par la Biennale De Renava.
Fondé en 2020 par Prisca Meslier et Dumè Marcellesi, rejoints ensuite par Basile Isitt, ce rendez-vous s’est imposé comme l’une des propositions les plus singulières du paysage artistique corse. Investissant les sites désaffectés de la ville (le Palazzu, la Cisterna, l’Impluvium, la caserne Montlaur) elle y fait dialoguer la création contemporaine et la mémoire des lieux, autour de grandes thématiques. Une manière pour ces enfants du pays de pallier l’abandon d’un patrimoine pourtant riche et varié en l’ouvrant à de nouveaux usages possibles, ainsi qu’à de nouveaux récits, en résonance avec les crises actuelles.
Intitulée « Nimu Dormi » (« Personne ne dort »), cette troisième édition semble d’ailleurs plus politique que les précédentes, plus paradoxale également. Bien que le thème de la fête y serve de fil rouge, celui-ci s’impose moins comme un sujet que comme un prisme, les artistes réunis nous racontant bien autre chose que le simple abandon des corps. Si leurs nuits sont blanches, ce n’est pas uniquement à cause de la musique. C’est qu’une inquiétude plane, qui nous tient en alerte, l’impression que le monde chavire sans que l’on sache de quoi seront faits les lendemains.
Passé, présent, possible
Pour le peintre britannique Alex Foxton (né en 1980), dont le travail est également exposé à l’Agora, cette sensation de bascule s’exprime avant tout par la résurgence des mythes et des récits du passé. L’artiste puise en effet abondamment aux sources de l’histoire de l’art occidentale, dans les scènes bibliques ou mythologiques, dont il déplace les formules iconographiques vers un imaginaire où désir et violence sont indissociables. Torses souples et nuques renversées, les corps s’y arquent avec délice, laissant les motifs de supplice glisser vers la danse ou l’étreinte. À travers ces détournements, Foxton ne parle pas tant de spiritualité que de la longue vie des images et de la manière dont certaines représentations survivent aux croyances qui les ont produites. Sous son trait fluide et ses couleurs acides, l’agonie des martyrs se confond avec l’érotisme des transes, parfois jusqu’au jeu de mot : « Il arrive qu’on fasse la fête jusqu’à en perdre la tête, non ? C’est cela que je peins, de manière très littérale », répond-t-il en souriant lorsqu’on lui demande pourquoi une tête coupée roule dans le coin d’un tableau.
Le même principe d’échos traverse le travail de David Noonan (né en 1969), exposé, lui, à la Caserne. Depuis plusieurs années, l’artiste australien compose une œuvre peuplée de silhouettes et d’éléments fragmentaires, détachés de tout contexte. Ici, sur un registre inspiré de l’esthétique théâtrale, de grands portraits d’hommes se maquillant, prêts à entrer en scène. Mais justement, quelle scène ? Pour quel jeu ? Quelle histoire ? Aucune, apprendra-t-on, l’image arrive avant le réel, la preuve n’a plus besoin qu’il advienne. Ainsi Noonan constitue-t-il une sorte d’archive du potentiel, le souvenir falsifié de ce qui aurait pu ou pourrait encore avoir lieu. À défaut d’un futur possible ?
Corps en révolte
Parce qu’elle suspend provisoirement les hiérarchies et autorise certains écarts, la fête constitue un moment et un espace où s’éprouvent librement d’autres façons d’occuper le monde. On s’y amuse autant qu’on y repousse l’ordre établi. Les corps y sont une arme et la joie collective y est cousine de la révolte.
Parmi les artistes ayant fait de cette tension une méthode, le groupe d’activistes russes Pussy Riot reste le plus frappant de la sélection. Cela fait plus de quinze ans que ses membres investissent l’espace public pour faire de la performance (musicale à l’origine) un instrument de contestation politique. À Bonifacio, deux ensembles de vidéos rendent compte de leur pratique et de son évolution. Le premier, diffusé sur petits écrans au Palazzu, l’ancien Hôtel de Ville, présente des actions menées avant leur arrestation à la suite de Punk Prayer, une performance réalisée en 2012 dans la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou et dont on peut d’ailleurs voir ici la captation. Ici projeté sur grand écran, le film Putin’s Ashes (2022) appartient quant à lui à la production qui suit les deux années d’incarcération. Déployant une grammaire visuelle beaucoup plus dramatique, on y voit un groupe de douze femmes cagoulées, russes, biélorusses et ukrainiennes, traversant un paysage désertique avant d’incendier une effigie de Vladimir Poutine. Par sa forme comme pour son message, la mise en scène est remarquable et la vision de cette procession est bluffante. Elle ne promet pas la victoire, mais rend imaginable la chute du tyran en nous rappelant la puissance révolutionnaire du collectif. Un espoir naïf diront certains. Un nécessaire appel à la lutte, surtout.
L’idée du corps comme lieu de résistance trouve un prolongement encore différent dans le travail de la performeuse Puma Camillê. En hybridant capoeira et voguing, l’artiste brésilienne rapproche deux pratiques nées dans des contextes distincts mais partageant une même histoire d’émancipation. La première s’invente dans la résistance des esclaves afro-brésiliens ; le second émerge au sein des communautés queer afro-américaines et latino-américaines. De cette rencontre naît une gestuelle où l’affirmation de soi ne relève jamais de la seule virtuosité. Le corps qui danse, dans ces contextes, ne cherche pas uniquement à produire de la beauté, il revendique une place et occupe le terrain, parfois contre les normes qui voudraient le contenir.
Un sujet qui se retrouve ailleurs dans les performances filmées de Vanessa Beecroft (née en 1969), quoique sur un mode plus ambigu. Depuis les années 1990, l’artiste italienne met en scène des groupes de femmes soumis à des protocoles extrêmement précis. Dans son œuvre ici présentée, VB52 (2003), elle applique le dispositif à un banquet, pour lequel certaines participantes sont nues tandis que d’autres sont revêtues de longues étoffes dont les couleurs évoquent les compositions de Véronèse (là encore, l’histoire de l’art ressurgit). Toutes obéissent aux mêmes règles : ne pas parler, ne pas sourire, éviter les gestes brusques, ne pas chercher à séduire, etc. En tout, trente-cinq consignes organisant les corps, les attitudes et les interactions. La liberté de la fête s’en trouve anéantie par des mécanismes de contrôle extrêmes. Ce qui se joue sous nos yeux n’est pas seulement la mise en scène d’un moment de convivialité, c’est celle d’un regard qui domine, qui distribue et autorise, qui interdit et qui contrôle.
Après la nuit
On le comprend, l’ambiance générale est moins à l’allégresse qu’à la vigilance, voire à une certaine mélancolie. Si plus personne ne ferme les yeux, c’est pour veiller ou se souvenir. Telle est du moins la posture de Tony Regazzoni (né en 1982). Développant son travail autour des architectures festives, l’artiste s’intéresse pour De Renava aux discothèques italiennes ayant essaimé par milliers à travers le pays durant les années 1980 et dont les décors empruntent souvent à une Antiquité de carton-pâte, avec colonnes, frontons et faux marbre. Aujourd’hui, nombre de ces établissements sont abandonnés. Les façades s’effritent. Les pistes de danse se couvrent de poussière. Pourtant, quelque chose continue d’habiter ces espaces, une hantise des années de fête que l’artiste filme et enregistre comme on documenterait les ruines d’une civilisation disparue. Plutôt que nostalgique, son regard est anachronique et révèle notre attachement candide à ce qui s’est effondré. Il est facile de regretter même le plus factice des empires. Même ce qu’on n’a pas connu.
Cette sensation d’arriver après est d’ailleurs ce qui irrigue le plus profondément l’ensemble de la biennale. Après la joie, après la nuit, après la fin. Fêtes clandestines et danses rituelles, contre-cultures, récits fantômes, partout l’écho des luttes passées, partout les traces de celles à venir. En cela, la plupart des œuvres se présentent comme des seuils, des lieux de passage et de transition, à l’instar des celles de Philippe Caamaño (né en 1999) qui donnent une forme littérale à cette idée. Dans un couloir de la Caserne, un dispositif lumineux traduit des textes en séquences stroboscopiques ; plus loin, des portes suspendues glissent lentement sous l’action de moteurs invisibles. Tout y est affaire de circulation – d’une langue ou d’un espace à l’autre – sans que le mouvement n’aboutisse à une forme définitive.
« Nimu Dormi », personne ne dort, en tout cas plus notre génération, témoin de trop de crises et fourbue des promesses. Voilà où réside la réussite de cette édition, pas si facile à embrasser : dans sa capacité à s’approprier le thème de la fête sans naïveté, à reconnaître son pouvoir d’émancipation tout en jouant avec les limites de sa charge rebelle, à nous rappeler enfin que si les nuits sont longues, l’aurore finit toujours par… et si le soleil ne se levait plus ? Depuis les falaises de la ville, le ciel est bleu, la mer est calme. Pourtant quelque chose a changé, le futur n’est plus ce qu’il était. Alors on guette, en attendant. •
Biennale De Renava
Jusqu’au 5 novembre 2026
Caserne Montlaur et Haute-Ville de Bonifacio, Corse
derenava-art.com

Alex Foxton, Deposition, 2026, huile et paillettes sur toile. Courtesy de Derouillon et De Renava. Photo : Youna Virus.

Alex Foxton, Biennale De Renava, 2026.

David Noonan, Untitled, 2008, sérigraphie sur collage en lin, Biennale De Renava, 2026.

Nadya Tolokonnikova & PussyRiot, Putin Has Pissed Himself © Denis Sinyakov.

Vanessa Beecroft, vb52, 2003. Courtesy Castello di Rivoli et De Renava .

Puma Camillê, Manikongo, Biennale De Renava, 2026.


