À Arles, Marc-Antoine Barrois transpose le parfum en photo

Pour célébrer les dix ans de B683, parfum iconique de sa maison, Marc-Antoine Barrois a invité plus de soixante-dix photographes à mettre en images ses flacons. Une exposition et une édition dédiées sont à découvrir dans le Festival OFF d’Arles, jusqu’au 30 août.

À l’instar du parfum, la photographie est une empreinte : celle d’un instant, d’une émotion, d’une sensibilité que l’image exalte chez celui qui en fait l’expérience. Là où le premier séduit par son éphémérité, la seconde, elle, en prend le revers. Elle fige éternellement.

En invitant un panel international de photographes à pénétrer dans l’intimité d’individus accoutumés à ses parfums, Marc-Antoine Barrois initie un projet artistique d’envergure mettant en exergue, de manière inclusive, la correspondance entre les notions de rencontre, de diversité et d’identité. L’épicentre de cette triple connexion n’est autre qu’un objet : le flacon lui-même, dont la maison signe le caractère humble d’un parfait parallélépipède de verre surmonté d’un bouchon cylindrique doré. Dès lors, celui-ci s’affirme comme protagoniste d’une narration collective qui relie non seulement ces intérieurs établis de Paris à New-York, de Copenhague à Singapour, de San Francisco à Dubaï, mais aussi celles et ceux qui y habitent. Il est le liant entre l’être et la fragrance, l’archétype tangible que la main saisit pour en libérer l’essence et, par extension, l’image olfactive orchestrée par les notes réunies en son écrin. Ainsi l’objet devient-il sujet. Photographié à travers un panorama de regards choisis, le flacon incarne à lui seul la pluralité des personnalités de celles et ceux à qui il appartient, partout dans le monde. Les photographes, de nationalités et de générations diverses, traduisent ici son statut : fétiche ou icône, accessoire ou trophée, rituel ou ponctuel, tous visent à éclairer son inscription dans une psyché et une affection individuelles. La démarche, qui résonne avec celle du photoreportage, ne se confine pas pour autant à l’exacte retranscription du réel. A Collective Photographical Work About Perfumes at Homes rassemble les manipulations, les mises en scène, les arrangements de chaque photographe à qui l’on a volontairement ouvert les portes.

Pénétrer dans ces univers domestiques, nourris de la vie de ses habitants, est sans nul doute le premier geste artistique qui active le projet. L’accès à cette vernacularité, marquée par l’espace et les objets personnels qui le peuplent, ravive certains pans de l’histoire de la photographie. L’on pense à William Eggleston (né en 1939), pionnier du médium en couleur qui éleva la banalité, l’ordinaire, au rang d’art à part entière. L’Américain, qui n’hésitait pas à capturer les décors d’intérieurs modestes, soulignait ainsi combien l’attention portée au quotidien était fondatrice d’une lecture plus vaste, dépassant le seuil de l’intimité. Certains de ses principes esthétiques se glissent chez ses contemporains invités ici : la place accordée au vide, parfois couplée à une dominance chromatique, la trace fragmentée d’une lumière extérieure caressant la surface d’un meuble.

Dans cette veine, l’influence palpable des grandes figures de la photographie s’immisce avec subtilité dans le portfolio d’images constitué. Inévitablement, surviennent des réminiscences d’Irving Penn (19172009) et de ses iconiques natures mortes, dont le genre est ici contemporanéisé par le côtoiement espiègle entre flacon et artefacts actuels se faisant les indices du lieu où l’on se trouve : une cuisine familiale, un salon de lecture, une chambre à coucher. Parallèlement, d’autres photographes usant du contraste entre obscurité et lumière rafraîchissent l’héritage stylistique de Man Ray (1890-1976) comme celui de Gyula Holics (1919-1989) dont l’œuvre déplie l’ombre d’objets méticuleusement disposés. De ce melting-pot de références discrètes infusant la série, les clichés participent d’un récit feutré où le parfum règne en silence.

Ce silence, la photographie en rend compte par la multiplicité des points de vue adoptés. Le flacon de parfum n’est parfois perceptible que par métonymie, son ombre ou ses reflets projetés sur un mur ; ailleurs, une mise au point faite sur le monogramme gravé du bouchon. Sur d’autres images, l’objet de haute parfumerie se situe hors-champ ou, a contrario, si près de l’objectif pour tenir rôle de filtre qu’il s’efface de la scène. Mais l’apparente quiétude peut être rompue par le bruit : certains photographes soutiennent des accents surréalistes, voire collagistes, par l’acte de superposition ou de jeux d’équilibre dérivant du cadavre exquis, troublant volontairement l’image d’une pointe d’ironie. La technique du flou, héritée d’une dimension pictorialiste, ou le choix assumé du flash qui surexpose quelques intérieurs, contribue à la rythmique esthétique de l’ensemble.

En traversant A Collective Photographical Work About Perfumes at Homes, le regardeur s’immerge dans une odyssée visuelle polyphonique. À l’objection qui voudrait que le parfum soit trop immatériel pour être perceptible, la commande photographique de Marc-Antoine Barrois répond en faisant valoir son potentiel inspirationnel : si l’atmosphère captée in situ esquisse en creux le portrait d’une personnalité, aucun récit, imagé comme olfactif, n’est finalement figé. •


Exposition « Marc-Antoine Barrois. 10 ans après B683 »
Jusqu’au 30 août 2026
14, passage Robert Doisneau — 13 200 Arles
marcantoinebarrois.com


Vue de l’exposition « 10 ans après B683 », 2026, Arles. Photo : Clément Boudet. © Marc-Antoine Barrois.

Photographie de Léa Boeglin. Courtesy de Marc-Antoine Barrois.

Vue de l’exposition « 10 ans après B683 », 2026, Arles. Photo : Clément Boudet. © Marc-Antoine Barrois.

Photographie de Yann Stofer. Courtesy de Marc-Antoine Barrois.

Photographie d’Umberto Gorro. Courtesy de Marc-Antoine Barrois.

Vue de l’exposition « 10 ans après B683 », 2026, Arles. Photo : Clément Boudet. © Marc-Antoine Barrois.

Photographie de Piotr Wlochyn. Courtesy de Marc-Antoine Barrois.

Photographie d’Ugo Cesare. Courtesy de Marc-Antoine Barrois.

Vue de l’exposition « 10 ans après B683 », 2026, Arles. Photo : Clément Boudet. © Marc-Antoine Barrois.

À Arles, Marc-Antoine Barrois transpose le parfum en photo