Florian Krewer fait rugir ses toiles au MAM

Pour sa première exposition personnelle en France, l’Allemand Florian Krewer occupe une partie des espaces des collections permanentes du Musée d’Art Moderne de Paris suite à un don de trois tableaux et trois dessins. « woven thin » marque une tension qui oscille entre gaieté carnavalesque et inquiétude menaçante, et surprend autant par les grands formats que par l’emploi expressif, presque fauve, de la couleur.

Originaire de Düsseldorf, basé à New York, Florian Krewer (né en 1986) a appris la peinture à la Kunstakademie aux côtés du Britannique Peter Doig entre 2011 et 2017. Encore méconnues en France, ses œuvres ont toutefois déjà été aperçues à plusieurs reprises dans les expositions de la Collection Pinault : au Couvent des Jacobins, à Rennes, dans « Les yeux dans les yeux » (été 2025), au SONGEUN, à Séoul, dans l’accrochage « Portrait of a Collection » (automne 2024), et, plus tôt encore, à la Bourse de Commerce, dans l’exposition inaugurale du musée « Ouverture » (2021).

L’exposition du Musée d’Art Moderne de Paris est la première d’ampleur consacrée à l’artiste. L’accrochage se découvre par une succession de scénettes sans fil narratif. On ne sait pas bien ce que l’on regarde. L’identité des personnages et la temporalité nous sont inconnues. Est-ce le jour ? La nuit ? Le réel ou un rêve ? On pénètre l’univers mental du peintre sans guide ni explications. D’un tableau à l’autre, une sérénité joyeuse (House of hope, 2026) laisse soudainement place au drame de personnages ensevelis sous des décombres (Everybody wants to rule the world, 2025). Les silhouettes sont colorées ; un enfant, au premier plan, pleure.

La scénographie évoque les miroirs déformants d’une fête foraine. Les personnages sont représentés à échelle une, toisent le visiteur, le regardent, le saluent d’un geste de la main. Les peintures donnent la sensation d’une immédiateté et d’une grande spontanéité dans la construction des compositions. Pour Only one life peace (2024), on imagine le geste du pinceau vif pour les formes rectangulaires des édifices, plus lent pour le sol, large étendue d’orange. Il y a quelque chose d’un peu maladroit dans les contours des corps, les traits du visage. 

Ailleurs, ce sont d’autres scènes tout aussi énigmatiques : une masse marron pourvue de jambes au-dessous d’un homme aux tibias vert fluo (Green boots, 2022), une danse hypnotique au coin d’une rue (Flamingo, 2026), des musiciens mexicains le jour de la fête des morts (Day of the dead, 2026), une scène de corrida (Lean together, 2025). De toile en toile, un bestiaire prend forme. Dans presque chacune d’elles, un chat, des pigeons, une panthère, un taureau ou un ours. Les animaux écartent leurs pattes, s’apprêtent à rugir. Dans In the echo (2026), animaux et humains (adultes et enfants) sont pris au piège d’une même toile d’araignée. On distingue difficilement la tête du reste du corps. Ce sont des masques dont les expressions, les cris, l’aspect horrifié sont exagérés. Le tableau fonctionne par accumulation. Il n’y a pas de personnage dominant : le regard circule entre les vêtements et les lignes blanches qui traversent la scène. Les personnages sont traités sans recherche de réalisme anatomique mais au moyen de disproportions. Ils semblent surgir d’un décor abstrait, irréel. À certains endroits, on observe sur la toile de lin des empattements de matière, l’aspect granuleux des pigments. Le tout forme un relief à la surface de l’image. Au-dessous, parfois, dans d’autres aplats de couleur, l’aspect est plus lisse, résultat d’un geste du pinceau horizontal. 

Ignorant tout de la matière autobiographique à partir de laquelle le plasticien a conçu ses peintures, le spectateur doit inventer le récit, puiser dans son propre imaginaire. Soudain, certaines visions lui apparaissent familières. Surtout celles qui figurent les animaux. On se souvient toujours des cauchemars qui nous ont tenu éveillés le temps d’une nuit. La peur de se voir mordre le bras par un chien ou un ours est résolument universelle. 


Exposition « Florian Krewer. woven thin »
Jusqu’au 4 janvier 2027 au Musée d’Art Moderne de Paris
11, avenue du Président Wilson — 75116 Paris
mam.paris.fr


Vue de l’exposition « woven thin » de Florian Krewer, Musée d’Art Moderne de Paris, 2026. Photo : Nicolas Brasseur. Courtesy de l’artiste et de VeneKlasen.

Florian Krewer, reviving the Bear, 2022, huile sur toile. © Florian Krewer. Courtesy de Paris Musées / Musée d’Art Moderne de Paris.

Vue de l’exposition « woven thin » de Florian Krewer, Musée d’Art Moderne de Paris, 2026. Photo : Nicolas Brasseur. Courtesy de l’artiste et de VeneKlasen.

Florian Krewer, no endz, 2023, huile sur toile. © Florian Krewer. Courtesy de VeneKlasen et Paris Musées / Musée d’Art Moderne de Paris. 

Florian Krewer, fire man, 2024, huile sur toile. © Florian Krewer. Courtesy de VeneKlasen et The George Economou Collection.

Vue de l’exposition « woven thin » de Florian Krewer, Musée d’Art Moderne de Paris, 2026. Photo : Nicolas Brasseur. Courtesy de l’artiste et de VeneKlasen.

Florian Krewer, crossed legs, 2022, huile sur toile © Florian Krewer. Courtesy de VeneKlasen et Collection Gordon VeneKlasen.

Florian Krewer, day of the dead, 2026, huile sur toile © Florian Krewer. Courtesy de VeneKlasen.

Florian Krewer fait rugir ses toiles au MAM