L’artiste palestinienne Mona Benyamin investit cet été l’espace Triangle-Astérides de la Friche La Belle de Mai à Marseille, dans le cadre de Saison Méditerranée. « Jouer la montre », sa première exposition personnelle, présente une série d’œuvres filmiques mettant en scène ses parents dans des pastiches humoristiques pour évoquer la mémoire des survivants de la Nakba.
Mona Benyamin (née en 1997) est originaire de Haïfa, en Palestine occupée. Réalisatrice, diplômée de la Bezalel Academy of Art and Design de Jérusalem et de la Cooper Union de New York, elle a l’idée d’employer à des fins artistiques son père et sa mère, acteurs non professionnels, à l’occasion de son master. Ils deviennent dès lors les personnages principaux, récurrents, de ses créations vidéos, et apparaissent de film en film. Si le scénario et les dialogues diffèrent, ce sont presque toujours le même cadrage fixe et le même ton décalé. Les paroles sont récitées sans volonté de performance. Des rires pré-enregistrés, hérités des sitcoms américaines comme Friends, accentuent le caractère comique des court-métrages. L’esthétique des génériques, des décors et des costumes est kitsch, se veut une référence aux feuilletons populaires du monde arabe. D’autres éléments indiquent davantage l’Occident comme l’évocation de Twin Peaks de David Lynch.
C’est un univers comique, absurde, qui provoque tout à la fois chez le spectateur rire, gêne et malaise. Dans Trouble in Paradise (2018), le père lit le journal, la mère se vernit les ongles. Sourires crispés, déguisés, ils se racontent des blagues en anglais qui, au fur et à mesure, deviennent de plus en plus cruelles jusqu’à aborder de manière frontale la douleur des exilés palestiniens. Puis l’homme et la femme parlent en arabe. Les phrases en anglais leur étaient incomprises car récitées dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas. Mona Benyamin emploie l’humour comme « outil esthétique et politique », explique Line Ajan, co-commissaire de l’exposition aux côtés de Camille Ramanana Rahary. Un moyen pour dénoncer les violences coloniales et s’emparer des traumatismes transgénérationnels.
Dans le cadre de son master de production matérielle artistique et de recherche, Mona Benyamin a axé son objet d’étude sur la musique comme outil de torture aux États-Unis et en Irak. Pour Dress Rehearsal (2026), pièce centrale de l’exposition, elle explique avoir voulu « aliéner le Boléro de Maurice Ravel ». Elle s’est intéressée à l’effet de répétition créée par la boucle rythmique militaire, a collaboré avec la compositrice Manar Hashmi pour faire moduler le thème musical en une tonalité mineure plus proche de celle de la musique orientale. Revisité par une douzaine de choristes, un joueur de caisse claire et un violoncelliste, le Boléro devient musique de thriller pour le film projeté simultanément sur un deuxième écran. Michel et Nahia Benyamin y montent inlassablement un escalier, effrayés d’être poursuivis par un inconnu. C’est une course infernale amplifiée par le crescendo dissonant des voix et des cordes. Dès l’entrée de l’exposition, on entendait cette musique sans en connaître la provenance, la vidéo dissimulée par d’épais rideaux noirs, qui forment dans l’obscurité, une spirale kafkaïenne. La musique y est si forte qu’elle est à la limite du supportable, ajoute de l’angoisse à l’angoisse, amplifie la sensation de claustrophobie.
Reprenant la forme visuelle du journal télévisé (Tomorrow again, 2023), du clip musical (Moonscape, 2020), de la série américaine (Trouble in Paradise, 2018), du film à suspens (Dress Rehearsal, 2026), Mona Benyamin s’illustre dans sa capacité à s’approprier, pour mieux les détourner, les codes de la culture occidentale tout en réaffirmant le rire comme stratégie d’adaptation, de survie pour les générations de Palestiniens confrontées à l’exil. •
Exposition « Mona Benyamin. Jouer la montre»
Jusqu’au 27 septembre 2026 à la Friche La Belle de Mai
41, rue Jobin — 13003 Marseille
lafriche.org

Vue de l’exposition « Jouer la montre » de Mona Benyamin, Triangle-Astérides, Marseille, 2026. Courtesy de l’artiste. Photo : Aurélien Mole. © Triangle-Astérides.

Vue de l’exposition « Jouer la montre » de Mona Benyamin, Triangle-Astérides, Marseille, 2026. Courtesy de l’artiste. Photo : Aurélien Mole. © Triangle-Astérides.

Vue de l’exposition « Jouer la montre » de Mona Benyamin, Triangle-Astérides, Marseille, 2026. Courtesy de l’artiste. Photo : Aurélien Mole. © Triangle-Astérides.

Vue de l’exposition « Jouer la montre » de Mona Benyamin, Triangle-Astérides, Marseille, 2026. Courtesy de l’artiste. Photo : Aurélien Mole. © Triangle-Astérides.

Vue de l’exposition « Jouer la montre » de Mona Benyamin, Triangle-Astérides, Marseille, 2026. Courtesy de l’artiste. Photo : Aurélien Mole. © Triangle-Astérides.

Vue de l’exposition « Jouer la montre » de Mona Benyamin, Triangle-Astérides, Marseille, 2026. Courtesy de l’artiste. Photo : Aurélien Mole. © Triangle-Astérides.

Vue de l’exposition « Jouer la montre » de Mona Benyamin, Triangle-Astérides, Marseille, 2026. Courtesy de l’artiste. Photo : Aurélien Mole. © Triangle-Astérides.

Vue de l’exposition « Jouer la montre » de Mona Benyamin, Triangle-Astérides, Marseille, 2026. Courtesy de l’artiste. Photo : Aurélien Mole. © Triangle-Astérides.

Vue de l’exposition « Jouer la montre » de Mona Benyamin, Triangle-Astérides, Marseille, 2026. Courtesy de l’artiste. Photo : Aurélien Mole. © Triangle-Astérides.


