À la Fondation Pernod Ricard, Beatrice Bonino flatte l’opacité

Première exposition institutionnelle en France de Beatrice Bonino, « In the main in the more » sonde une esthétique du trouble. Entre les murs de la Fondation Pernod Ricard, à Paris, l’artiste multiplie les énigmes visuelles et matérielles, en interrogeant le statut de l’objet et son conditionnement.

Objets, boîtes, emballages. Si ces trois notions s’entrecroisent fondamentalement dans la pratique de Beatrice Bonino (née en 1992, Turin), elles se développent en un format augmenté dans le white cube de la Fondation Pernod Ricard. Ici, l’espace n’est pas seulement ponctué de sculptures et d’assemblages ; la distance qui s’impose entre chacun d’eux importe tout autant, offrant une aire de respiration, un labyrinthe de marges et de vides, où défile la balade du visiteur invité à percevoir et appréhender un dialogue fécond institué par l’artiste. Cette dernière a choisi de cristalliser à ses côtés tout un panorama d’œuvres, imaginées par huit de ses homologues : Lutz Bacher, Jean-Pierre Bertrand, Matt Browning, Gianni Colombo, Giuseppe Desiato, Marisa Merz, Dieter Roth et Giorgos Tigkas. Cette démonstration collective, qui s’affranchit de toute appartenance générationnelle, ne sert pas à lisser l’image globale du propos ; elle soutient des correspondances qui importent à Bonino, des points de similitude qui se manifestent dans un langage opaque et fragile. 

Beatrice Bonino envisage ses sculptures comme des fragments. Des fragments d’objets, souvent oubliés, décatégorisés, relégués au statut de rebut qui témoignent d’une certaine fragilité. Elle en remanie les formes pour écrire de nouvelles images, conditionnées la plupart du temps en boîtes. Sacs plastiques jaunis par le temps, pièces de silicone opacifiées, papiers froissés : son lexique matériel se retrouve impliqué dans une démarche du care où l’emballage et le contenant agissent comme des écrins protecteurs. Mais l’enveloppe, le collage ou l’assemblage ne s’affirment pas de façon systématique comme des gestes réparateurs. Ils accentuent la précarité innée de ces objets pour laisser place à une forme de poésie visuelle trouble, où la fragilité donne l’élan à de nouveaux récits. À ce sujet, Graham Hamilton écrit : « Les sculptures de Bonino ne sont pas fragilisées volontairement, mais fragiles par nature. Constituées de rebuts et de restes, elles sont des traces de souvenirs, ou des souvenirs faits de détritus. Elle traite ces matériaux comme une expérience, comme un écrivain qui prendrait notes de fragments de conversation pour les réutiliser plus tard. Ses objets finis, comme des fictions, attestent de brèves réalités possibles. Bonino décrit ce qui l’attire dans ces matériaux comme une lumière fade, une légère illumination. En assemblant ces pièces il arrive toujours un moment ou les objets “s’allument”. Parfois elle les recompose, transformant un ancien cadre photo en une boîte — le retournant littéralement à l’envers, ou encore des morceaux d’emballage deviennent le support de tracés et contours presque invisibles. Il est possible que certaines de ces sculptures finissent par se défaire. La précarité de ces installations reflète l’aspect fuyant du réel ; il est difficile de vivre les choses comme étant réelles, particulièrement lorsqu’on les ressent le plus. »

Multipliant ainsi les énigmes, les œuvres de Bonino se connectent naturellement à celles des autres artistes conviés à partager l’espace. Des chaussons en fil de nylon épinglés de Marisa Merz aux chemises aplaties par un verre fluorescent de Dieter Roth, jusqu’à la combinaison photo / voile de mariée / fleur artificielle de Giuseppe Desiato, les correspondances naviguent d’image en image, effaçant la figure humaine au profit d’un vide. Cette sorte d’« aura ambrée » – pour reprendre les mots de Graham Hamilton publiés dans le journal de la Fondation – participe du ton dialectique de l’exposition. Rébus mystérieux, « In the main in the more » résonne comme une partition minimale, où la pâleur du monde et de ses artefacts souligne un goût de modestie et d’humilité. 


Exposition « Beatrice Bonino. In the main in the more »
Commissariat : Catherine David
Jusqu’au 31 janvier 2026 à la Fondation Pernod Ricard
1, cour Paul Ricard – 75008 Paris
fondation-pernod-ricard.com


Vue de l’exposition « In the main in the more » de Beatrice Bonino, avec les œuvres de Lutz Bacher, Jean-Pierre Bertrand, Matt Browning, Gianni Colombo, Giuseppe Desiato, Marisa Merz, Dieter Roth et Giorgos Tigkas, Fondation Pernod Ricard, Paris, 2025. Photo : Simon Rao.

Dieter Roth, Two Shirts, 1988, assemblage, acrylique et verre fluorescent recouvrant deux chemises en coton sur panneau de masonite, dans un cadre en aluminium, 59 × 73,6 × 2,5 cm. Photo : Simon Rao.

Beatrice Bonino, The Carrier Bag, 2025, sac en plastique, ruban, rose provenant du site archéologique de Palaipaphos, filet. 20 × 29 × 33 cm. Courtesy de l’artiste et de Ermes Ermes, Rome. Photo : Simon Rao.

Beatrice Bonino, Senza Titolo, 2023, moiré, nylon, plastique, verre, 34 × 40,5 cm. Collection privée.

Vue de l’exposition « In the main in the more » de Beatrice Bonino, avec les œuvres de Lutz Bacher, Jean-Pierre Bertrand, Matt Browning, Gianni Colombo, Giuseppe Desiato, Marisa Merz, Dieter Roth et Giorgos Tigkas, Fondation Pernod Ricard, Paris, 2025. Photo : Simon Rao.

Giuseppe Desiato, Senza Titolo, 1978, impression photo par contact, voile de mariée, fleur artificielle, 60 × 50 × 20 cm. Courtesy de la Galerie Isabella Bortolozzi, Berlin. Photo : Simon Rao.

Dieter Roth, Sans titre, 1989, gobelets et tasse sur carton, 40 × 12 × 12 cm. Collection privée, Paris. Photo : Simon Rao.

Beatrice Bonino, Funny and Fun, 2024, plastique, papier, chocolat, papier d’aluminium, 36,5 × 18 cm. Courtesy de l’artiste et de Ermes Ermes.

Marisa Merz, Untitled, 1968, fil de nylon, clous en fer, 5 × 20 × 7 cm. Courtesy de la Collezione Merz, Turin. © ADAGP, Paris, 2025. Photo : Simon Rao.

Vue de l’exposition « In the main in the more » de Beatrice Bonino, avec les œuvres de Lutz Bacher, Jean-Pierre Bertrand, Matt Browning, Gianni Colombo, Giuseppe Desiato, Marisa Merz, Dieter Roth et Giorgos Tigkas, Fondation Pernod Ricard, Paris, 2025. Photo : Simon Rao.

À la Fondation Pernod Ricard, Beatrice Bonino flatte l’opacité