« Global Warning » : pourquoi il faut aller voir l’exposition de Martin Parr au Jeu de Paume

Disparu en décembre dernier, Martin Parr fait aujourd’hui l’objet d’une importante rétrospective au Jeu de Paume sous le commissariat de Quentin Bajac, directeur de l’institution. L’occasion de retracer les cinq décennies de la carrière du photographe britannique et démontrer combien le regard qu’il posait sur le monde était lucide et visionnaire.

Sans doute que l’on connaissait depuis longtemps déjà plusieurs de ses œuvres emblématiques : la horde de portables brandis devant la Joconde, le visage de cette femme offert au soleil dont les yeux ne sont que les fentes de lunettes bleu électrique, le sourire maquillé de rouge de cette autre qui en porte la trace sur les dents. Ces clichés nous étaient familiers pour les avoir vus bon nombre de fois dans les stations de métro, dans la rue. On s’amusait de l’humour acide de ces images. Mais sans doute, nous ne savions pas précisément qui en était l’auteur, qui était Martin Parr.

Collaborateur des magazines et des enseignes de mode (Gucci, Armani, Valentino), le photographe, né en 1952 et mort fin 2025, membre de l’agence Magnum depuis 1994, donna forme, à partir des années 1990, à un univers plastique très léché, préférant travailler sur le vif plutôt qu’en studio, faisant entrer ses personnages dans l’image depuis l’espace public. Dans le documentaire de Lee Shulmann (I Am Martin Parr, 2025), on le voit interpeller des passants, leur intimer de s’arrêter quelques instants ou bien les poursuivre en courant, sur le trottoir. Après avoir travaillé durant quinze ans en noir et blanc, selon le goût en vigueur, il s’orienta vers la couleur, celle réservée aux albums de famille, aux cartes postales et aux affiches publicitaires.

Martin Parr approchait ses contemporains avec tendresse, distance critique et ironie. Il observait leurs comportements, leurs addictions et leurs névroses. Il saisissait « l’instant décisif » cher à Cartier-Bresson, celui qui faisait surgir le décalage, l’étrangeté, le malaise, la drôlerie. Voyageant à travers le monde, il offrait le témoignage de décennies de consumérisme, de capitalisme et de tourisme de masse. Une époque qui avait légué à celle contemporaine tous les maux qu’elle avait engendrés. Il donnait à ses photographies une vision, un cadrage, un travail de la couleur. Une espièglerie et une réflexion politique aussi, pour questionner les dérives expansionnistes de l’être humain.

Plastiquement, Martin Parr avait un penchant assumé pour les couleurs saturées, les motifs chatoyants, l’esthétique kitsch et le mauvais goût populaire de l’Angleterre des années Thatcher. De tout ce qui, en somme, révélait les modes de vie de la classe moyenne à laquelle, sans doute, il s’identifiait. De celle qui s’autorisait à partir en vacances au bord de la mer ou sur une plage artificielle de l’intérieur d’un dôme pour se donner l’illusion d’un moment de loisir bien mérité. Mais Martin Parr se distançait des griefs moralisateurs des penseurs écologistes. Car il participait lui-même au désastre en cours par ses habitudes auxquelles il ne se voyait pas renoncer (ses très nombreux déplacements en avion, sa dépendance aux nouvelles technologies et au shopping). Il se déclarait être un « photographe touriste », riait autant de ses semblables que de lui-même. « Je crée un divertissement qui contient un message sérieux si l’on veut bien le lire, mais je ne cherche pas à convaincre qui que ce soit — je montre simplement ce que les gens pensent déjà savoir », expliquait-il en 2021. Son rôle était davantage documentaire. Il observait en qualité de témoin la catastrophe inéluctable : « Je vois maintenant que presque toutes les images que j’ai prises et produites récemment sont indirectement liées au changement climatique », précisait-il alors. 

C’est là, indéniablement, que réside la force de l’exposition du Jeu de Paume, conçue selon cinq sections (« Terres de loisirs, terres de déchets », « Tout doit disparaître ! », « Petite planète », « Le règne animal », « Addictions technologiques ») : nous mettre face à nos responsabilités. Le titre, « Global Warning », alerte sur l’état malade du monde. Des premières séries des années 1970 à celles plus récentes, l’accrochage, pensé avec la participation de l’artiste, documente la manière dont l’évolution des loisirs de la société occidentale a affecté notre environnement urbain et naturel. C’était en qualité d’anthropologue que le photographe avait immortalisé la vie quotidienne de ses contemporains qui traversaient avec une pareille oisiveté et lassitude, supermarchés, centres commerciaux et parcs d’attractions, autant de distractions qui détournaient de ce qui se jouait, là, sous leurs yeux : la tragédie à venir dont ils seraient reconnus coupables. 


Exposition « Martin Parr. Global Warning »
Jusqu’au 24 mai 2026 au Jeu de Paume
1, place de la Concorde – 75001 Paris
jeudepaume.org


Martin Parr, Benidorm, Espagne, 1997. © Martin Parr / Magnum Photos.

Martin Parr, Benidorm, Espagne, 1997. © Martin Parr / Magnum Photos.

Martin Parr, Tokyo, Japon, 1998. © Martin Parr / Magnum Photos.

Martin Parr, Venise, Italie, 2005. © Martin Parr / Magnum Photos.

Martin Parr, Las Vegas, Nevada, États-Unis, 2000. © Martin Parr / Magnum Photos.

Martin Parr, Venice Beach, Californie, États-Unis, 1998. © Martin Parr / Magnum Photos.

Martin Parr, Glasgow, Écosse, 1999. © Martin Parr / Magnum Photos.

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