Oreilles piercées, armures plastiques et fantasy : l’anti-corps de Floryan Varennes

À Londres, Floryan Varennes présente son premier solo show, « Even Spectres Can Tire », au sein de la galerie Xxijra Hii. Loin des discours et des grands récits, cette spéculation spectrale déploie une narration olfactive et invite à une nouvelle conscience des corps.

Dans l’espace épuré, un corps allongé flotte. Fait de bandes de PVC sablées découpées et rivetées, Ark évoque la chrysalide à pendeloques et l’armure refuge. Les tubes de perfusion qui l’innervent se déploient en entrelacs symétriques, rappelant les pampres ornementaux de lointaines dionysies ou des premiers chrétiens, à moins qu’il ne s’agisse de la parure de quelque grand elfe futur. Sur les murs, les Pixies, fées du folklore des Cornouailles, ouvrent leurs bouches et leurs branchies et murmurent aux oreilles de verre des Spikes, dont les teintes, du blanc cristallin à la noire obsidienne, apportent à l’ensemble une profondeur organique.

Entre grands mythes et vieilles légendes, ces formes ouvertes mais forcloses, translucides mais pas transparentes, ne se laissent guère approcher. Les murs ont des oreilles, des langues même, et pourtant le silence règne. Aucune histoire n’est contée, aucun récit ne filtre, d’une altérité radicale qui, peut-être, ne peut se raconter. Il ne reste pour tout repère que la trace olfactive de fleurs de lavande séchées, versées aux coins des murs : Millefleurs. Car si les fantômes de Floryan Varennes (né en 1988) sont fatigués, c’est d’abord des histoires. Cette ascèse narrative tient à la fois de la mise à distance d’un médiévalisme historique, par ailleurs abondant dans la peinture figurative, d’un retour sur une pratique personnelle du jeu vidéo, et du constat de l’épuisement du narrative turn dans l’art contemporain. Elle se résout par l’ouverture d’un champ spéculatif et spectral, où tout reste à écrire, et à écouter.

À travers les fantômes, avatars délaissés par les joueurs, c’est d’abord le jeu vidéo, dont le rôle de catalyseur de la tendance médiévaliste a été plusieurs fois souligné, qui est questionné. Un ancien joueur revient à sa console, avec nostalgie, constatant à quel point le jeu vidéo installe une distance entre le joueur et son avatar, mais aussi entre les joueurs pris à leurs rôles, quand bien même formeraient-ils une communauté. Quant à la distance qui séparerait le monde réel de celui du jeu, elle s’avère paradoxale puisqu’en fin de compte, le jeu rejoue les codes de la société dont il prétendait s’abstraire, rapports de classe ou de genre : le jeu trébuche sur le réel.

Face à la perte de ce pouvoir d’abstraction du monde, face aux lores standardisés, les fantômes ne sont pas plus un recours que les elfes. Leur errance en littérature, des traumatismes de la guerre à ceux individuels et politiques, comme en art contemporain, autour des tenants de la figuration narrative, des mythologies personnelles ou de l’autofiction, finit par tourner définitivement la page du narrative turn, qui désigne la tendance au récit d’un pan des arts plastiques.

Comme les spectres de ses jeux, Floryan Varennes s’est lassé de ce verbiage, partageant le constat d’une crise du récit que Byung-Chul Han attribue de la dénaturation capitaliste du storytelling. Sa fatigue du récit, rejoint la fatigue généralisée de notre temps, nouveau mal du siècle, à moins qu’il ne faille y voir un remède. C’est ainsi que Byung-Chul Han ouvre sa Société fatiguée sur le Prométhée de Kafka, que les aigles épuisés finissent par laisser en paix, envisageant « une fatigue curative, une fatigue qui n’ouvre pas les blessures, mais les referme. » La fatigue, « désarmement bienveillant du moi », devient curative. Elle permet de retrouver une attention, même confuse, à l’autre et à l’avenir. Car, ce qui manque aujourd’hui face aux récits éculés, « ce sont précisément les narratifs du futur, ceux qui créent des espoirs ».

Ces narratifs futurs, Floryan Varennes les cherche dans les récits de la fantasy dite spéculative, notamment celle d’Ursula K. Le Guin, qui pense des sociétés comme alternatives radicales aux nôtres. La Main gauche de la nuit (1969) passe ainsi la binarité de genre au scalpel, qui se résout en une intersexualité épisodique. De genre littéraire à programme de recherche, la fantasy spéculative inaugure pour l’artiste un espace narratif vierge, qui lui permet de raconter sans sujet et de dire sans verbe, de parler du monde sans l’évoquer et du corps sans le montrer. Une manière de représenter en creux, à l’image des formes ouvertes et fermées d’Ark ou des Pixies. La narration est hantée, en ce que, dépourvue de personnage, elle est habitable par tous les possibles. Dans cet espace-temps ouvert, le spectateur-fantôme n’est plus retenu que par l’odeur du Millefleurs de lavande. La jonchée des fleurs séchées rétablit l’horizontal, met en tension l’organique et l’artificiel et fait signe vers le passé d’une floraison potentielle.

De quelle vie ces fleurs sont-elles la survivance ? Si l’imaginaire spectral a cédé la place à la hantise d’un récit impraticable, la fatigue narrative se résout par un substrat narratif plus abstrait et plus absent, qui éveille à d’autres formes d’être au monde. 


Exposition « Floryan Varennes. Even Spectres Can Tire »
Jusqu’au 11 avril 2026 chez Xxijra Hii
Unit 4, 50 Resolution Way – Londres SE8 4AL
xxijrahii.net


Vue de l’exposition « Even Spectres Can Tire » de Floryan Varennes, Xxjira Hii, Londres, 2026. Courtesy de l’artiste et Xxjira Hii. Photo : Corey Bartle-Sanderson.

Floryan Varennes, Ark (Cocoon), 2026, PVC translucide, tubes en polymères médicaux, attaches et pointes en inox, 185 × 40 × 25 cm. Courtesy de l’artiste et Xxjira Hii. Photo : Corey Bartle-Sanderson.

Floryan Varennes, Ark (Cocoon) (détail), 2026, PVC translucide, tubes en polymères médicaux, attaches et pointes en inox, 185 × 40 × 25 cm. Courtesy de l’artiste et Xxjira Hii. Photo : Corey Bartle-Sanderson.

Floryan Varennes, Millefleurs, 2026, fleurs de lavande séchées, dimensions variables. Courtesy de l’artiste et Xxjira Hii. Photo : Corey Bartle-Sanderson.

Floryan Varennes, Pixie 1.1, 2026, PVC translucide, tubes en polymères médicaux, attaches en inox, 89 × 25 × 25 cm. Courtesy de l’artiste et Xxjira Hii. Photo : Corey Bartle-Sanderson.

Floryan Varennes, Pixie 1.1 (détail), 2026, PVC translucide, tubes en polymères médicaux, attaches en inox, 89 × 25 × 25 cm. Courtesy de l’artiste et Xxjira Hii. Photo : Corey Bartle-Sanderson.

Floryan Varennes, Pixie 1.2, 2026, PVC translucide, tubes en polymères médicaux, attaches en inox, 99 × 42 × 22 cm. Courtesy de l’artiste et Xxjira Hii. Photo : Corey Bartle-Sanderson.

Floryan Varennes, Pixie 1.2 (détail), 2026, PVC translucide, tubes en polymères médicaux, attaches en inox, 99 × 42 × 22 cm. Courtesy de l’artiste et Xxjira Hii. Photo : Corey Bartle-Sanderson.

Floryan Varennes, Spike (Sève), 2026, verre et acier ciselé, 31 × 6 cm. Courtesy de l’artiste et Xxjira Hii. Photo : Corey Bartle-Sanderson.

Floryan Varennes, Spike (Sève) (détail), 2026, verre et acier ciselé, 31 × 6 cm. Courtesy de l’artiste et Xxjira Hii. Photo : Corey Bartle-Sanderson.

Floryan Varennes, Spike (Brume), 2026, verre et acier ciselé, 31 × 6 cm. Courtesy de l’artiste et Xxjira Hii. Photo : Corey Bartle-Sanderson.

Floryan Varennes, Spike (Ombre), 2026, verre et acier ciselé, 31 × 6 cm. Courtesy de l’artiste et Xxjira Hii. Photo : Corey Bartle-Sanderson.

Floryan Varennes, Spike (Ombre) (détail), 2026, verre et acier ciselé, 31 × 6 cm. Courtesy de l’artiste et Xxjira Hii. Photo : Corey Bartle-Sanderson.

Oreilles piercées, armures plastiques et fantasy : l’anti-corps de Floryan Varennes