Éclaté, reconfiguré, upcyclé : le fauteuil d’artiste s’expose à Dunkerque

Jusqu’à fin août, le Frac Grand Large à Dunkerque prête ses cimaises aux musées allemands de Krefeld, fondés en 1897. Affiches, peintures, sculptures, installations, mobilier, archives : l’ensemble met en lumière la diversité de leurs collections d’art et de design en même temps qu’il brosse le portrait d’une certaine aventure de la création traversant le 20e siècle, au croisement de l’industrie, de l’art et de l’artisanat.

Le panorama d’œuvres et d’objet est très riche, trop riche peut-être, et finit parfois par nous perdre dans un effet de catalogue aux entrées trop nombreuses. Entre les périodes, les médiums et les thématiques qui nourrissent l’exposition « Musées hors frontières », un tropisme pour les fauteuils et les assises se dessine cependant.

L’héritage du modernisme

Après une période de repli consécutive à la Seconde Guerre mondiale, les musées de Krefeld investirent à partir de 1955 deux villas voisines et emblématiques de l’architecture des années 1920-1930 : la villa Haus Lange d’abord, puis la villa Haus Esters en 1981, toutes deux édifiées par l’architecte Mies van der Rohe, reconnu comme l’une des figures de proue du modernisme. Formes radicales et matériaux industriels, modularité des usages et des espaces, son héritage formel et conceptuel traverse ainsi sans surprise deux des réalisations entrées dans les collections de Krefeld et présentées dans l’exposition.

La première est signée raumlaborberlin, groupe fondé en 1999 et rassemblant neuf architectes associés : Andrea Hofmann, Axel Timm, Benjamin Foerster-Baldenius, Francesco Apuzzo, Jan Liesegang, Markus Bader (les six membres fondateurs), Christof Mayer, Martin Heberle et Matthias Rick (qui les ont rejoints en 2002). Mystérieusement intitulée 5 x 10 (2019), leur projet modulaire concentre différentes fonctionnalités. Dans sa forme la plus simple, il offre d’un côté un grand panneau mural, dont le motif peint en faux marbre est une citation explicite de l’une des parois de l’emblématique pavillon moderniste de Mies van der Rohe à Barcelone ; de l’autre, une bibliothèque et une penderie. Dans sa forme déployée, ce même ensemble peut se décomposer pour fournir deux grandes tables et cinquante tabourets, dont les revers colorés et l’aspect composite rappelle cette fois davantage l’esthétique post-moderniste. On saisit ici toute l’intelligence des formes et des usages, mais aussi la pleine compréhension des styles et de leur filiation qui caractérise le travail de raumlaborberlin.

Plus proche du pastiche que de l’hommage, l’œuvre du duo BLESS (Désirée Heiss, née en 1971, et Inès Kaag, née en 1970) contrefait pour sa part à la fois le vocabulaire formel du modernisme et l’usage de l’objet produit. Architecture Souvenir Baggage II (2019) se présente en effet sous la forme d’un collage impossible. Soit une malle toute en bois, agrémentée certes d’une poignée et de quatre roulettes, mais présentée renversée sur son flanc, montée sur quatre pieds en métal brossé. Sur le dessus, l’image d’un jardin, photographié par la grande baie vitrée d’une des villas des musée de Krefeld, dissimule une assise amovible au tissu imprimé d’un motif de travertin. Là encore, outre la citation des éléments et des matériaux chers à Mies van der Rohe (l’acier, la pierre, le bois, la multiplicité des fonctions et le goût des vues sur l’extérieur), il y a de l’humour et un certain sentimentalisme dans cet étrange hybride qui combine un accessoire de voyage, lié au mouvement et à la découverte, avec un meuble d’assise et le souvenir d’une vue située, d’un virtuel chez-soi transportable partout.

Radicalité et réemploi

Un peu plus loin, dans la grande nef du quatrième étage du Frac, les décennies 1980-1990 exhibent leurs angles géométriques, leurs couleurs pop et leurs gestes radicaux. Au milieu des œuvres de Timm Ulrichs, Claes Oldenburg, Lawrence Weiner, deux fauteuils accrochent et retiennent notre œil – effet de leur silhouette familière sans doute. D’abord, une causeuse de Franz West (1947-2012), en métal brut et soudures apparentes, dont on avait pu voir un exemplaire dans la rétrospective que le Centre Pompidou consacra à l’artiste autrichien en 2018. Si l’on connaît bien ses banquettes recouvertes de tapis persans et ses iconiques chaises de salle à manger tressées de sangles en tissu industriel coloré, on connaît peu ce travail de la fin des années 1980, plus agressif dans ses formes et beaucoup moins confortable. A contrario, Richard Artschwager (1923-2013) joue la carte du confort et de l’élégance : deux grands arceaux croisés, une assise généreuse, des contrastes maîtrisés entre l’acier, le mélaminé, le plaçage de chêne rouge et le cuir de vachette ; pour son fauteuil Chair/Chair (1987-1990, édité par Vitra) l’artiste a su mêler simplicité des lignes et richesse des matériaux, grâce à un subtil jeu d’échos entre tous les motifs. Qui a dit que le minimalisme ne devait pas être coquet ?

Enfin, en marge de ce best-of des collections des musées de Krefeld, au tout dernier étage du lieu, deux artistes français sont invités à occuper les vastes espaces du Belvédère. Le premier d’entre eux, Franck Bragigand (né en 1971), présente sa série de Tabourets (2019), tous semblables, achetés en seconde main à Krefeld et repeints par ses soins en bichromie. Un geste minimal de « restauration du quotidien » (du nom de la série à laquelle cet ensemble appartient) qui permet à l’artiste de créer du nouveau sans produire de neuf. La présentation de ces modules sur socle, ou empilés à la manière d’une colonne sans fin de Brancusi, les augmentent même d’une nouvelle charge poétique, entre sculptures et mobilier ludique. Suivant cette même logique de réemploi, Isabelle Vannobel (née en 1961) travaille, elle, à partir de déchets récoltés sur les plages, des morceaux de cordes et de filets, qu’elle noue, qu’elle tisse, qu’elle transforme en broderies pour habiller des chaises. « J’adore la mer », titre de la série, dit tout de la modestie de cette femme arrivée à l’art sur le tard (à 40 ans). Elle conclut surtout parfaitement le parcours, en rappelant qu’en ces lieux c’est le large, le grand large, qui nourrit les esprits. •


Exposition « Musées hors frontières »
Jusqu’au 30 août 2026 au Frac Grand Large
503, avenue des Bancs de Flandres – 59140 Dunkerque
fracgrandlarge-hdf.fr


Vue de l’exposition « Musées hors frontières », Frac Grand Large, Dunkerque, 2026. Photo : Paul Tahon. Courtesy du Frac Grand Large.

Vue de l’exposition « Musées hors frontières », Frac Grand Large, Dunkerque, 2026. Photo : Paul Tahon. Courtesy du Frac Grand Large.

Isabelle Vannobel, J’adore la mer #3, 2020, déchets rejetés par la mer tissés sur chaise de jardin en plastique, 88 × 57,5 × 60 cm. Collection Kunstmuseen Krefeld. © Isabelle Vannobel. Photo : Dirk Rose.

Isabelle Vannobel, J’adore la mer #2, 2020, déchets rejetés par la mer sur fauteuil en osier tressé, 86 × 55,7 × 50 cm. Collection Kunstmuseen Krefeld. © Isabelle Vannobel. Photo : Dirk Rose.

Richard Artschwager, Chair/Chair, 1987-1990, chêne rouge, stratifié mélaminé, cuir de vachette et acier peint, 66 × 104 × 126 cm. Collection Kunstmuseen Krefeld © Richard Artschwager, Adagp Paris 2026. Photo : Dirk Rose.

BLESS, BLESS N° 66, 2019, bois, textile, métal, divers matériaux, 100 × 71 × 68 cm. Collection Kunstmuseen Krefeld. Photo : Leslie Fernandez.

Franz West, Sitze, 1988-1989, acier soudé, 87 × 140 × 100 cm. Collection Kunstmuseen Krefeld. © Franz West. Photo : Olivier Gaulon.

Franck Bragigand, Les Tabourets, 2019, série « The Restoration of Daily Life », plastique, acrylique, vernis, 42,5 × 29,5 cm (chaque). Collection Kunstmuseen Krefeld. © Franck Bragigand, Adagp Paris 2026. Photo : Leslie Fernandez.

Éclaté, reconfiguré, upcyclé : le fauteuil d’artiste s’expose à Dunkerque