À la Bourse de Commerce, Victor Man nous entraîne dans les nuits de la peinture

Longtemps resté discret en France, Victor Man fait l’objet d’un focus à la Bourse de Commerce – Pinault Collection, dans le cadre de l’exposition « Clair-obscur ». L’occasion de découvrir une peinture hantée par les images du passé autant que par les inquiétudes contemporaines.

Peut-être avez-vous déjà croisé ces trois visages verdâtres, penchés au-dessus de la flamme vacillante d’un briquet ? Le tableau sert d’affiche à la nouvelle exposition de la Bourse de Commerce, à Paris. Au sein de cet accrochage dédié au « Clair-obscur », l’œuvre trouve sa place dans une salle à part, consacrée à son seul auteur, le peintre roumain Victor Man. Quasi inconnu en France, François Pinault en a rassemblé en secret une dizaine d’œuvres afin de constituer un ensemble suffisamment significatif, dévoilé ici pour la première fois.

Né en 1974 à Cluj (Roumanie), Victor Man compte parmi ces artistes que l’on regroupe par commodité sous l’enseigne d’École de Cluj, dont certains des représentants se sont fait plus remarquer que d’autres, à l’instar d’Adrian Ghenie, Serban Savu (tous deux de la même génération que Victor Man) ou encore Cornel Brudascu — de quarante ans leur aîné. Ce qui les rassemble ? Leur manière de mêler les références historiques à des gestes d’une grande modernité, de faire se confronter les formules iconographiques traditionnelles à des images et des enjeux sociétaux contemporains. Et puis, il y a ce goût pour la peinture, cette adoration du médium dans tout ce qu’il contient de romantisme et d’expressivité. Une peinture adossée à sa tradition, mais furieusement de son temps et surtout jamais gratuite dans ses effets.

Peinture vampire et images fauves

Parlant d’effets, la scénographie proposée par Jean-Marie Gallais, commissaire de ce focus, ne craint assurément pas d’accentuer ceux qui donnent aux œuvres de Victor Man leur caractère funèbre si particulier. Murs sombres et lumière faible, il semble que chacune éclot dans les ténèbres, diffusant dans l’air lourd leur parfum glauque et sur, tandis que, çà et là, des figures mélancoliques s’allument en demi-teinte, comme des braises sous la cendre. S’étonne-t-on, pour certaines, de les trouver familières ? C’est que Victor Man est un vampire, qui aspire tout autour de lui, ce qu’il voit, ceux qu’il côtoie et ce qui revient en mémoire, comme pour le tableau de l’affiche, librement inspiré d’une œuvre du Greco, La Fable (1580). On pourra trouver ailleurs, dans certains détails étranges, dans quelques rares ciels qui s’enroulent, un peu des visions de Füssli, de Goya, de Munch ou de Spilliaert. Presque sans qu’on s’en aperçoive, Victor Man entraîne ses modèles dans des compositions classiques éprouvées, mais qu’il épure de toute indication de lieu ou de temps. Une jeune femme avec un enfant sur les genoux suffit à nous faire penser aux Madones et aux mères de tous les cultes ; un corps offert, un crâne humain rejouent la Jeune fille et la Mort autour d’une réflexion millénaire sur le temps qui passe et le désir, sur la beauté, sa vanité. Le peintre reste dans l’évocation, invoque ses maîtres sans les nommer. Ainsi finit-on par reconnaître ce qu’on n’a jamais vu, comme si toutes ces images existaient avant le geste, avant le regard. Des images fauves, tapies dans l’ombre, prêtes à nous sauter à la gorge.

À nos démons intérieurs

Plus de doute sur cette sauvagerie de la peinture à considérer le dernier ensemble présenté en fond de salle. Entamé en 2015 pour sa participation à la Biennale de Venise au pavillon national Roumain, la série « Luminary Petals on a Wet, Black Bough » reste la plus conceptuelle des œuvres ici présentées. Témoignant de son attachement à l’iconographie religieuse autant qu’au thème de la violence, ces petites peintures aveugles consistent en la reproduction de scènes de flagellation, de crucifixion, de supplices en tous genres, empruntés au corpus du trecento italien (Ambrogio Lorenzetti, Giovanni di Pietro, Sassetta) mais que Man éteint dans des camaïeux anthracites. De loin, on n’y voit rien et il faut à notre œil s’habituer à la nuit, jusqu’à ce que peu à peu la cruauté surgisse, qu’on finisse le nez dessus à craindre qu’elle nous hante.

Voilà comment Victor Man s’enracine et se déploie, comment il s’approprie l’imaginaire collectif et les formes du passé pour mener ses réflexions personnelles, ses états d’âmes, ses propres peurs vers des représentations plus universelles, plus grandes que lui, que nous. Sa peinture pèse du poids des siècles autant que de celui des troubles que nous traversons, c’est pourquoi elle trouve une place si juste au sein de l’exposition « Clair-obscur » : au-delà des effets formels de contrastes, il y est question des luttes qui se jouent en souterrain entre les parts les plus sombres et les plus lumineuses de notre humanité.


Exposition de Victor Man dans « Clair-obscur »
Jusqu’au 24 août 2026 à la Bourse de Commerce – Pinault Collection
2, rue de Viarmes – 75001 Paris
pinaultcollection.com


Victor Man, Titiriteros, 2023, huile sur carton, 60 × 84 cm. Pinault Collection. © Adagp, Paris, 2026.

Vue de l’exposition « Clair-obscur », Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. © Adagp, Paris, 2026. Photo : Nicolas Brasseur.

Vue de l’exposition « Clair-obscur », Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. © Adagp, Paris, 2026. Photo : Nicolas Brasseur.

Victor Man, Charmer in the Season Mist of Lead, 2019, huile sur carton, 72 × 88 × 5 cm (avec cadre). Pinault Collection. © Adagp, Paris, 2026.

Vue de l’exposition « Clair-obscur », Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. © Adagp, Paris, 2026. Photo : Nicolas Brasseur.

Victor Man, Ombre sul giallo, 2013-2014, huile sur toile montée sur bois, 27 × 19 cm. Pinault Collection. © Adagp, Paris, 2026.

À la Bourse de Commerce, Victor Man nous entraîne dans les nuits de la peinture