Alors que le Mudam célèbre ses vingt ans, l’exposition « Video Killed the Radio Star » explore les résonances esthétiques et sociopolitiques des eighties sur l’ère contemporaine. Plus d’une quarantaine d’artistes y sondent les ruptures et continuités entre les deux époques.
Prenant pour titre l’iconique chanson des Buggles sortie en 1979, « Video Killed the Radio Star » ramène, au musée d’art contemporain de Luxembourg, l’esprit des eighties. Du néolibéralisme de Thatcher et Reagan aux derniers épisodes de la guerre froide, les années 1980 ont profondément impacté la culture occidentale par le biais des mutations médiatiques, technologiques, sociales et politiques. Avec quarante-deux artistes et créateurs réunis — Anne Imhof, Thomas Schütte, Cindy Sherman, Martin Margiela, Thomas Struth, Vivienne Westwood, Martin Wong… —, l’exposition, constituée d’œuvres issues de la collection du Mudam, de prêts internationaux et de documents d’archives, explore cette période où le foisonnement de l’image a supplanté tout type d’expression.
Héritage visuel
Au tournant des années 1980, l’image cesse d’être un simple médium : elle devient un langage autonome, un territoire de pouvoir. Comme l’éclaire l’exposition, cette décennie marque un basculement où l’image s’est substitué à la parole pour traduire les messages d’un monde en évolution en recomposition.
Le regard occidental s’impose alors comme outil critique, mais aussi comme surface de projection où tout est à réimaginer. Chez Cindy Sherman, par exemple, l’identité se fragmente en archétypes visuels. Ses autoportraits ne racontent pas une histoire, ils dissèquent les récits préexistants. L’image n’est plus preuve, mais fiction consciente. Dans un registre différent, Lorna Simpson interroge les constructions raciales et genrées à travers une esthétique épurée, presque froide, où texte et photographie dialoguent dans un silence tendu. Cette génération hérite aussi du regard documentaire du couple de photographes allemands Bernd & Hilla Becher ou de Thomas Struth, mais le détourne : l’objectivité devient suspecte. Andreas Gursky, plus tard, amplifie ce glissement en transformant le réel en surface hyper-contrôlée, saturée de détails, où la société de consommation se lit comme un motif répétitif.
Le corps, lui, devient un champ d’expérimentation. Nan Goldin capte l’intime de façon la plus brute : ses images vibrent d’une proximité presque douloureuse, et témoignent d’une époque où visibilité rime avec vulnérabilité. En parallèle, des artistes comme General Idea ou Martin Wong injectent dans leurs œuvres une critique directe des systèmes médiatiques et économiques, jouant avec les codes publicitaires pour mieux les fissurer. Cet héritage visuel ne se limite pas à une esthétique : il inaugure une manière de voir le monde comme une construction d’images, un montage permanent où vérité et simulacre cohabitent.
Flop culture
L’exposition au Mudam fait entendre que si l’image devient centrale dans les années 1980, c’est aussi parce qu’elle épouse l’explosion de la culture pop. La chaîne MTV, la publicité, la mode et la musique fusionnent en une seule matrice visuelle. Le clip vidéo n’est plus un simple accompagnement sonore : il devient l’espace où s’invente une mythologie contemporaine. Dans ce contexte, des figures de la mode comme Vivienne Westwood ou Martin Margiela, exposées ici, redéfinissent le vêtement comme geste critique. Le style devient discours, un moyen de performer son identité dans un monde saturé de signes. En ce sens, l’exposition rappelle combien ces dynamiques s’inscrivent dans un paysage politique contrasté, entre néolibéralisme triomphant et contre-cultures émergentes.
La culture pop des eighties n’est pas naïve, elle est traversée de tensions. Derrière les couleurs vives et les synthétiseurs, se dessinent des fractures sociales, des luttes identitaires, des récits minoritaires qui cherchent à exister. Des artistes comme Isaac Julien ou Sondra Perry prolongent aujourd’hui ces questionnements, en explorant les liens entre image, pouvoir et représentation. Le sampling, le remix, l’appropriation deviennent des stratégies artistiques à l’image de General Idea qui détourne les codes de Marlboro, transformant la publicité en critique acerbe. Cette logique d’appropriation annonce déjà l’ère numérique, où tout devient recyclable, reconfigurable.
Aujourd’hui, l’héritage de cette sensibilité est omniprésent. Les réseaux sociaux prolongent cette logique d’exposition permanente, où chacun devient producteur d’images. Mais là où les années 1980 inventaient ces codes, notre époque les automatise, les accélère, les algorithme. Ce qui en reste soulève finalement une question : dans un monde où tout est image, que signifie encore regarder ? •
Exposition « Video Killed the Radio Star »
Jusqu’au 11 octobre 2026 au Mudam
3, Park Dräi Eechelen — 1499 Luxembourg-Kirchberg
mudam.com

Détail de l’exposition « Video Killed the Radio Star: The 1980s and Their Cultural Echoes », 2026, Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean. Photo : Mareike Tocha. © Mudam Luxembourg.

Détail de l’exposition « Video Killed the Radio Star: The 1980s and Their Cultural Echoes », 2026, Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean. Photo : Mareike Tocha. © Mudam Luxembourg.

Vue de l’exposition « Video Killed the Radio Star: The 1980s and Their Cultural Echoes », 2026, Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean. Photo : Mareike Tocha. © Mudam Luxembourg.

Vue de l’exposition « Video Killed the Radio Star: The 1980s and Their Cultural Echoes », 2026, Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean. Photo : Mareike Tocha. © Mudam Luxembourg.

Détail de l’exposition « Video Killed the Radio Star: The 1980s and Their Cultural Echoes », 2026, Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean. Photo : Mareike Tocha. © Mudam Luxembourg.

Vue de l’exposition « Video Killed the Radio Star: The 1980s and Their Cultural Echoes », 2026, Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean. Photo : Mareike Tocha. © Mudam Luxembourg.

Vue de l’exposition « Video Killed the Radio Star: The 1980s and Their Cultural Echoes », 2026, Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean. Photo : Mareike Tocha. © Mudam Luxembourg.

Vue de l’exposition « Video Killed the Radio Star: The 1980s and Their Cultural Echoes », 2026, Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean. Photo : Mareike Tocha. © Mudam Luxembourg.

Vue de l’exposition « Video Killed the Radio Star: The 1980s and Their Cultural Echoes », 2026, Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean. Photo : Mareike Tocha. © Mudam Luxembourg.

Vue de l’exposition « Video Killed the Radio Star: The 1980s and Their Cultural Echoes », 2026, Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean. Photo : Mareike Tocha. © Mudam Luxembourg.


