« Tout est en ordre »… ou presque. Volontairement chaotique, l’exposition présentée à l’Institut suédois offre un contrepoint à l’ordre et à la domestication, dans un capharnaüm visuel qui mêle art, design et mode.
Devant le café Fika de l’Institut suédois, une file d’attente s’étire ce jour-là, aussi longue que sage : chacun à sa place, personne ne double ou ne s’impatiente. Tout est en ordre, donc, comme l’annonce le titre de l’exposition choisi par la curatrice Nicole Walker et comme le voudrait la loi de Jante, code de conduite inventé par l’écrivain Aksel Sandemose dans un roman des années 1930, devenu depuis une réalité sociale suédoise : ne jamais se croire meilleur que les autres, pas même pour doubler dans une file d’attente. Mais cet ordre commence à se défaire dès que l’on monte l’escalier qui mène à la salle d’exposition : en son milieu, suspendu au plafond, un mannequin en tenue de soirée, un pied chaussé normalement, l’autre remplacé par une main. « Tout est en ordre » bouscule d’emblée l’image stéréotypée d’une Suède bien élevée, où rien ne dépasse jamais.
En entrant dans la salle, aucune œuvre n’accroche le regard en premier, c’est un désordre généralisé qui domine : des mannequins démembrés, désarticulés, contorsionnés ou, au contraire, pourvus d’accessoires et de prothèses mécaniques, portant des vêtements de designers, parfois debout ou posés sur des meubles détournés, entourés d’objets qui semblent n’avoir aucun rapport entre eux.
Nicole Walker, la commissaire, styliste et directrice artistique, décrit elle-même ses mannequins comme « incomplets, recomposés, parfois privés de certains membres, parfois dotés de proportions impossibles ». L’approche rappelle celle de Hannah Höch (1889-1978), figure du Dada berlinois, qui pratiquait le photomontage : elle découpait dans les années 1920 les magazines illustrés de la République de Weimar pour assembler des corps hybrides, mi-humains mi-mécaniques, et interroger la « femme nouvelle » que ces mêmes pages mettaient en scène. Walker recompose, elle, des mannequins de vitrine, pas du papier découpé, mais la matière première reste comparable : l’image de soi, fabriquée aujourd’hui par les réseaux sociaux comme elle l’était hier par la presse illustrée.
Paige Doe, par exemple, est allongée au sol, une jambe changée en pied de table, terminée par un sabot de cerf, des livres en équilibre sur la tête, un magazine de mode posé à côté d’elle, des lunettes coupées et portées à l’envers, comme un look office siren qui aurait mal tourné. Elle porte une robe cousue de plusieurs collants superposés, signée du label Love is Shouty but Iconic. La scène convoque la chambre d’une adolescente fascinée par la mode, magazine feuilleté et pile de livres abandonnés sur le sol. Autour d’elle, d’autres personnages sont bricolés de la même façon, une mannequin actionne un bras robotique en robe de soirée, un autre porte une couronne et un aspirateur en guise de bras. Il y a la dame-cygne et la dame-parapluie, et celle qui porte une perruque asymétrique et un top fait de capsules de bières. Il a beau leur manquer des jambes, des bras ou avoir des membres retournés, cette galerie de mannequins pourrait très bien faire office de showroom pour présenter une collection avant-garde lors d’une fashion week parisienne.
À l’entrée de la salle d’exposition, une rangée de manteaux vides et sans tête se tient serrée, comme prise dans une file d’attente qui ne mènerait nulle part. Plus loin, une tête de sanglier remplace un visage au-dessus d’un costume trois pièces et un animal-jouet est promené en laisse. C’est Nicole Walker elle-même qui a démonté puis recomposé ces trente-cinq mannequins de vitrine, avant de les confier à quatre labels de mode pour les habiller. Tous partagent le même point de départ : transformer un objet ou un vêtement qui existe déjà plutôt que d’en inventer un nouveau.
Chez Ellen Larsson, qui a remporté le Prix LVMH des jeunes créateurs en 2024 pour son label Hodakova, ce geste remonte à l’enfance : elle a grandi en regardant sa mère retapisser une chaise ou transformer une robe en jupe, et en a gardé la conviction que le vêtement fonctionne comme un langage. Per Götesson choisit toujours l’objet le plus ordinaire qu’il trouve : il préfère les choses banales aux sculptures abstraites, « socialement plus valables », dit-il, et s’amuse à rendre précieux ce qui ressemble à des déchets, une poche à bouteille de vin cousue dans une veste, une tiare faite de bouchons de champagne. Chez Cristopher Nying, qui dirige Our Legacy, la transformation part d’un souvenir plus personnel : il a grandi dans la Bible Belt suédoise, où il fallait se couvrir les épaules à l’église, et en garde un goût pour des vêtements fonctionnels et pudiques, inspirés des tenues d’ouvriers suédois taillées pour le froid. Le duo Benedicte Eggesbø et Hedda Röök, à l’origine de Love is Shouty but Iconic, pousse le même principe jusqu’à l’upcycling pur, à partir d’objets et de vêtements de seconde main.
À côté d’elles, quatre artistes exposent des pièces indépendantes, chacun avec sa propre manière de retourner un objet ou un geste contre lui-même. Anna Uddenberg a longtemps pratiqué la performance avant la sculpture : lors d’un dîner de collectionneurs à Stockholm, elle s’est mise à quatre pattes et a demandé aux invités de lui verser du champagne dans la bouche, retournant contre eux la politesse qui veut qu’on serve toujours les autres avant de se servir soi-même. Death Drop (2017), où un corps est absorbé par une table, prolonge cette même question du service et du contrôle. Anton Alvarez, lui, a préféré déléguer son propre geste : il a conçu sa machine à extruder la céramique pendant un congé parental de sept mois avec sa première fille, pour que la production continue sans lui, quelqu’un d’autre actionnant la machine à sa place.
D’autres pièces jouent moins avec le travail qu’avec la mémoire des objets. Simon Skinner assemble ses lampes Buké à partir de bols, cendriers et figurines dénichés en friperie. Klara Zetterholm, elle, invente carrément la mémoire qui manque : venue de la scénographie et du décor de théâtre, elle recouvre ses reliefs en plâtre d’une patine vieillie pour leur donner l’apparence de fausses découvertes archéologiques, hybrides entre préhistoire et science-fiction. Une seule pièce pourtant n’est pas un mannequin habillé par un label : Snow Roamer, de Zetterholm. Assise sur un tabouret, vêtue de fourrure et de textile tressé, chaussée de bottes en osier, elle porte un visage en argile synthétique, patiné pour paraître ancien, à mi-chemin entre l’humain et la créature. Parmi les mannequins de vitrine tout juste recomposés, c’est la seule, ici, à avoir un passé, même s’il est inventé. •
Exposition « Tout est en ordre »
Jusqu’au 4 octobre 2026 à l’Institut suédois
11, rue Payenne — 75003 Paris
paris.si.se

Vue de l’exposition « Tout est en ordre », Institut suédois, 2026. Photo : Erik Pousette.

Vue de l’exposition « Tout est en ordre », Institut suédois, 2026. Photo : Erik Pousette.

Vue de l’exposition « Tout est en ordre », Institut suédois, 2026. Photo : Erik Pousette.

Détail de l’exposition « Tout est en ordre », Institut suédois, 2026. Photo : Erik Pousette.

Vue de l’exposition « Tout est en ordre », Institut suédois, 2026. Photo : Erik Pousette.

Détail de l’exposition « Tout est en ordre », Institut suédois, 2026. Photo : Erik Pousette.

Vue de l’exposition « Tout est en ordre », Institut suédois, 2026. Photo : Erik Pousette.

Our Legacy (cravate, chemise), LLL (short), Love is Shouty but Iconic (chaussures). Photo : Erik Pousette.

Détail de l’exposition « Tout est en ordre », Institut suédois, 2026. Photo : Erik Pousette.


