Un regard anatomique selon Laura Bottereau & Marine Fiquet

Avec « Là où les organes oragent », Laura Bottereau & Marine Fiquet présentent le fruit de plusieurs années de recherche sur les vénus anatomiques au Centre de création contemporaine Olivier Debré, à Tours. Grâce à des œuvres qui se lisent comme autant de fragments corporels et fictionnels, elles déjouent les mécanismes de domination à l’œuvre dans la mémoire visuelle médicale.  

Ce serait par une nuit au musée d’anatomie ou au conservatoire de la faculté de médecine, ou plutôt par une de ces fins de journée d’été où la touffeur se résout en une tempête à la Giorgione, premier orage de la peinture occidentale. Le tonnerre aurait renversé les cloches sous lesquelles gisent, dans d’impossibles convulsions, les vénus qui servaient de modèles d’enseignement aux jeunes médecins de la fin du 18e ou du 19e siècle, brisé le verre de leurs prisons. Libérées, elles auraient noué autour de leurs ventres découpés les soieries dont on les avait affublées, arraché les colliers qui les paraient pour ces attouchements macabres, franchi les portes de l’amphithéâtre pour en barrer l’accès. Ou bien, dans les Alpes subitement réchauffées de nos effondrements contemporains, leurs corps de cire fondant se serait resuturé, de Naples à Vienne, car d’une cour à l’autre la science patronne toujours l’exhibition et la passion morbide demeure. Elles seraient arrivées intactes, réparées par miracle, évanouies aussitôt leurs caisses ouvertes. À moins que le transport n’ait tourné à la catastrophe, qu’un éboulement meurtrier n’ait emporté le convoi. Il ne resterait d’elles plus qu’un tronc, deux bras qui se pincent, des yeux pris dans les pierres. Devenues paysage, acquises aux dimensions de l’univers, les trois vénus ne seraient plus qu’une rumeur dans la montagne.

De la réalité d’un engouement anatomique et céroplastique qui prit, à la fin du 18e siècle, la didactique comme prétexte à la satisfaction d’une pulsion scopique et haptique que Sade lui-même goutait comme une « vérité effrayante », Laura Bottereau & Marine Fiquet (nées en 1989 et 1990) créent une fiction corporelle en trois niveaux de lecture : l’image, l’ex-voto épistolaire et l’installation. L’image photographique est bien à lire. Montée, découpée, recadrée, elle documente le travail mené depuis 2023, avec le soutien du CNAP, dans les collections anatomiques des universités de Montpellier, Naples, Vienne et Cagliari. Les séries qui en sont issues, « Anastomose » et « Effets d’affects », procèdent par fragmentation, cadrage resserré ou superposition de vues des vénus anatomiques, faisant jaillir l’étrange de ces mises en scène cadavériques jusqu’à la révulsion. Persistances rétiniennes en remonte la lignée, présentant dans des boîtiers à lentilles certaines peintures ou gravures particulièrement morbides : femme de foire sciée en deux, fantasme de femme s’auto-disséquant, représentation du théâtre anatomique de Padoue, dispositif panoptique par excellence, sans oublier les Histoires de Nastagio degli Onesti de Botticelli, que Didi-Huberman interprète comme le pendant cruel à l’érotique d’ailleurs très distante de La Naissance de Vénus. Dans ce monde où l’homme regarde et dispose, il ne reste aux femmes ouvertes que des larmes de cire.

L’ex-voto épistolaire offre un début réponse à cette généalogie iconographique d’une violence médicale. Stations d’une correspondance que l’une adresse à l’autre, Là où je vais, c’est seulement pour t’écrire réunit, dactylographiés sur des enveloppes ouvertes, les fragments de lettres envoyées par Laura Bottereau & Marine Fiquet à leur adresse commune entre 2023 et 2026. Cette situation d’énonciation particulière, double regard critique sur une prétendue réalité scientifique appliqué aux corps des femmes, où destinateure et destinatrice ne se dévoilent pas, constitue le premier acte du renversement du regard, par la parole et par le verbe. Les deux artistes y restituent les sensations et réflexions que leur inspirent les visites rendues, partout en Europe, à ces vénus. 

Le deuxième acte se trame dans le langage, même. La répétition obstinée s’y affirme (« Qu’importe si, qu’importe si », 9 juin 2024, Vienne ; « Là où, là où », 14 mai 2024, Naples), et, surtout, on y rencontre cette variété particulière de néologisme qui forme un verbe à partir d’un substantif, ou dérivation verbale : « Marmoriser, c’est éterniser le calcaire et les os » (3 juin 2024, Vienne), « les organes oragent » (14 mai 2024, Naples), repris dans le titre, mais aussi « j’anatomise » ou « je Frankensteinise », dans Sous les rayons. Quoi de mieux pour devenir sujet d’une action que d’en inventer une nouvelle ? La fiction peut alors rendre justice à ces vénus, les dépouiller des éléments qui les sexualisent, ou les détourner. Ainsi l’oreiller de Comme un orage rescelle des couteaux, moyens d’une possible vengeance. 

L’installation peut alors surgir. Dans un rapport spéculaire, elle interroge sur lui-même ce regard que le spéculum introduit jusqu’à l’intime. L’Avertissement, qui pourrait ouvrir le parcours, s’il n’était sa structure circulaire, se compose de casiers de vestiaire transparents où sont rangés les effets d’anatomistes ou d’apprentis chirurgiens, briquet, clés, mouchoirs, jusqu’à leurs mains et leurs yeux. Au sens propre, l’avertissement, gravé dans au laser dans un silicone qui imite l’épiderme, est celui qui introduit toute fiction dite inspirée de faits réels, dont la correspondance avec ceux-ci ne saurait être que fortuite. Au sens figuré, la fiction anatomique rejoint une triste réalité, puisque l’engouement céroplastique connaîtra, dans le siècle suivant d’expansion coloniale, un renouvellement sans précédent autour de femmes et d’hommes bien réels. Comme une conjuration ou une hybridation, les Mains oculaires sont des bras coupés, d’une blancheur d’albâtre, dont la suture s’ouvre en forme d’yeux, remplis de verre brisé. Le tactile et l’oculaire se rejoignent dans une même blessure. Le tronc d’Avers(e), androgyne, est creusé d’une vasque qui recueille une eau, peut-être lustrale, et des pièces de vingt centimes d’euros, jetés pour un vœu ou donnés à l’entrée d’une exposition de foire. La transparence des socles, parfois troublée d’un vrai-faux voile de condensation, trace d’une respiration récente, s’oppose à l’opacité des organes de cire. C’est que même démembré, le corps reste impénétrable, que la fiction peut réunir.

En déployant ces fils iconographiques, narratifs et plastiques, Laura Botterau et Marine Fiquet évitent l’écueil documentaire de la recherche-création. Le propos est certes parfaitement étayé, soigneusement curaté par Marine Rochard, scrupuleusement présenté, avec livret de visite, plan et textes détaillés. Pourtant, au-delà du discours les œuvres, qui portent rarement du texte bien qu’elles embrayent sur autant de fictions ouvertes, ne démontrent pas. Elles sèment des pistes, égarent, déroutent. Montrent-elles seulement ? Contrairement aux vénus, entières bien que dés-organisées, aucun corps, dans son organicité, n’est ici montré. 

Puisque les parties ne sauraient faire le tout que dans la mesure où elles sont organisées, leur réunion fragmentaire, elle, orage. Tout juste voit-on quelques membres, deux bras, un tronc, et deux organes, un sexe et de multiples yeux, disséminés partout – tout est dit. Encore sont-ils hybridés. Le sexe de Vénus, vénérienne, vénère, nouveau glissement verbal révélateur, est une conque munie de dents, souvenir carnassier de la Saint-Jacques de l’autre anadyomène, entourée d’une toison de paille de fer ; les yeux sont les figues d’opuntias en résine qui s’obstinent à pousser, y compris sur le verre pilé dégorgeant d’un matelas, peut-être d’hôpital. Où l’on retrouve en partie le vocabulaire plastique, et les matériaux, d’une Alina Szapocznikow. Artiste prise dans le cours de l’Histoire, Szapocznikow voulait sculpter l’éphémère du corps, cette « zone érogène totale ». En se confrontant à l’histoire longue de la représentation du corps des femmes, Laura Bottereau & Marine Fiquet libèrent plutôt celui-ci de la rémanence des regards qui l’enfermaient. Son démembrement et sa fragmentation entre les niveaux de lecture de leur travail ne sont que le prélude fictionnel à une réappropriation complète.


Exposition « Là où les organes oragent »
Jusqu’au 1er novembre 2026 au cccod
1, parvis Jean Germain — 37000 Tours
cccod.fr


Vue de l’exposition « Là où les organes oragent » de Laura Bottereau & Marine Fiquet, Centre de création contemporaine Olivier Debré, Tours, Marseille, 2026. Courtesy des artistes. Photo : Philippe Piron.

Laura Bottereau & Marine Fiquet, Avers(e), 2026, sculpture, cire d’abeille, mousse viscoélastique mémoire de forme, résine époxy, pièce de monnaie, 15 × 45 × 54 cm. Coproduction CCC OD – Prix MTE Courtesy de l’artiste, Adagp, Paris, 2026. Photo : Philippe Piron.

Laura Bottereau & Marine Fiquet, Avers(e) (détail),  2026, sculpture, cire d’abeille, mousse viscoélastique mémoire de forme, résine époxy, pièce de monnaie, 15 × 45 × 54 cm. Coproduction CCC OD – Prix MTE Courtesy de l’artiste, Adagp, Paris, 2026. Photo : Philippe Piron.

Laura Bottereau & Marine Fiquet, Anastomose, 2023-2026, ensemble de deux photographies, tirages pigmentaires, 60 × 40 cm. Coproduction CCC OD – Prix MTE / Avec le soutien du Cnap. Courtesy de l’artiste, Adagp, Paris, 2026. Photo : Philippe Piron.

Laura Bottereau & Marine Fiquet, Anastomose (détail), 2023-2026, ensemble de deux photographies, tirages pigmentaires, 60 × 40 cm. Coproduction CCC OD – Prix MTE / Avec le soutien du Cnap. Courtesy de l’artiste, Adagp, Paris, 2026. Photo : Philippe Piron.

Laura Bottereau & Marine Fiquet, Avertissement, 2025-2026, installation, verre acrylique, plastique, résine époxy, colorants, silicone, mousse viscoélastique mémoire de forme, cachets, pièce de monnaie, cire d’abeille, textiles, faux-cils, impression numérique, métal, éléments du jeu Docteur Maboul. Coproduction CCC OD – Prix MTE / Avec le soutien du Cnap. Courtesy de l’artiste, Adagp, Paris, 2026. Photo : Philippe Piron.

Laura Bottereau & Marine Fiquet, Avertissement (détail), 2025-2026, installation, verre acrylique, plastique, résine époxy, colorants, silicone, mousse viscoélastique mémoire de forme, cachets, pièce de monnaie, cire d’abeille, textiles, faux-cils, impression numérique, métal, éléments du jeu Docteur Maboul. Coproduction CCC OD – Prix MTE / Avec le soutien du Cnap. Courtesy de l’artiste, Adagp, Paris, 2026. Photo : Philippe Piron.

Laura Bottereau & Marine Fiquet, Avertissement (détail), 2025-2026, installation, verre acrylique, plastique, résine époxy, colorants, silicone, mousse viscoélastique mémoire de forme, cachets, pièce de monnaie, cire d’abeille, textiles, faux-cils, impression numérique, métal, éléments du jeu Docteur Maboul. Coproduction CCC OD – Prix MTE / Avec le soutien du Cnap. Courtesy de l’artiste, Adagp, Paris, 2026. Photo : Philippe Piron.

Vue de l’exposition « Là où les organes oragent » de Laura Bottereau & Marine Fiquet, Centre de création contemporaine Olivier Debré, Tours, Marseille, 2026. Courtesy des artistes. Photo : Philippe Piron.

Laura Bottereau & Marine Fiquet, Nuit nuit, 2026, installation, matelas, résine époxy, colorants, aiguilles, bris de verre sécurit, dimensions variables. Coproduction CCC OD – Prix MTE. Courtesy de l’artiste, Adagp, Paris, 2026. Photo : Bottereau & Fiquet.

Laura Bottereau & Marine Fiquet, Effets d’affects (extrait), 2023-2026, ensemble de six photographies, tirages, pigmentaires, 40 × 60 cm. Coproduction CCC OD – Prix MTE / Avec le soutien du Cnap. Courtesy de l’artiste, Adagp, Paris, 2026. Photo : Philippe Piron.

Laura Bottereau & Marine Fiquet, Effets d’affects (détail), 2023-2026, ensemble de six photographies, tirages, pigmentaires, 40 × 60 cm. Coproduction CCC OD – Prix MTE / Avec le soutien du Cnap. Courtesy de l’artiste, Adagp, Paris, 2026. Photo : Philippe Piron.

Un regard anatomique selon Laura Bottereau & Marine Fiquet