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Biennale de Lyon 2026 : l’utopie de Robert Filliou a-t-elle encore un avenir ?

Placé sous le signe de l’« économie poétique », le projet de Catherine Nichols entend donner chair à l’utopie formulée par Robert Filliou dans les années 1970. Et paradoxalement, c’est l’énergie de la jeune création qui parvient à donner corps à cette nouvelle Biennale de Lyon.

Convoquer la figure de Robert Filliou (1926-1987), artiste phare des décennies 1970-1980, n’est certes pas le meilleur moyen de s’inscrire dans son temps. Pourtant, tel est le pari de Catherine Nichols, commissaire de la 18e Biennale de Lyon. Reprenant son concept d’économie poétique esquissé dès la fin des années 1960, elle en élargit ici le sens pour considérer non seulement les transactions financières, mais également la gestion de nos interactions, de nos environnements, de nos foyers. « Jusqu’au foyer-monde qu’est la Terre », pour reprendre son argumentaire. Autrement dit, tout ce qu’une réflexion sur les faillites de nos systèmes peut brasser d’angles et de sujets différents, au risque de noyer la critique dans un trop-plein de pistes discursives. Et c’est encore là le moindre mal tant nous sommes en droit de nous demander si, au fond, l’utopie de Filliou n’est pas tout simplement dépassée. Quid, en effet, de l’alternative désintéressée qu’il proposait alors au capitalisme et à sa logique du profit ? Les temps ont changé et les rapports de force avec eux. De nouveaux enjeux climatiques, technologiques et politiques sont apparus, qui rendent dérisoire le recours à des conceptions aussi naïves que datées. Cette réserve mise à part, il se trouve heureusement de très bonnes choses et surtout des voix de jeunes artistes bien en prise, eux, avec les angoisses et les défis de l’époque.

Légendes, procès et aires de jeux

Parmi les artistes qui se démarquent, citons Pol Taburet (né en 1997) qui dispose d’une salle entière au macLYON. Une pièce plongée dans l’obscurité pour évoquer la noirceur humaine à travers la fable de Papa Tonnerre, personnage créé par l’artiste, dépositaire muet des secrets de tout un village, mais qui finit par recouvrer la parole et tout révéler au grand jour. Jugé coupable de trahison, il est rejeté et chassé. Tel est le tribunal des peurs et des non-dits que Taburet met en image dans ses peintures et ses sculptures. Certains se souviendront de son installation à Lafayette Anticipations, à Paris, où des pattes de chiens griffues dépassaient de dessous une table. À Lyon, où ses œuvres sont mises en regard d’une inquiétante collection de hiboux naturalisés issus des collections du musée des Confluences, se retrouve cette esthétique doucement surréaliste de la hantise et du cauchemar, quoique sur un mode moins pop, plus mature et plus grave.

Aux Grandes Locos, d’autres animaux nous retiennent également, qui eux ne font pas peur et surtout sont loin d’être muets. Ce sont ceux qu’Éléonore Saintagnan (née en 1979) met en scène dans son film Fioretti (2026). À la croisée de la conférence, du théâtre et du spectacle guignolesque, la jeune artiste y débat aux côtés du médiéviste Pierre-Olivier Dittmar, de la chercheuse en littérature Aude Volpilhac et de la marionnettiste Sophie Coëffic, toutes et tous déguisés en saint François, en perroquet ou en gastéropode géant. L’objet de leur conversation ? Le procès contre les limaces ravageuses de récoltes qui se serait tenu à Lyon au 15e siècle. Une manière amusante et décalée d’aborder des questions essentielles sur notre rapport au vivant et à la biodiversité. Là encore, le conte porte la critique, et là encore, l’homme se montre injuste dans ses procès.

Du jeu de rôles au jeu tout court, il n’y a qu’un pas, que franchit Mercedes Azpilicueta (née en 1981) au musée des Tissus. Transformant l’espace donnant sur la rue en une installation ludique, agrémentée de structures à escalader, de tapisseries jacquard à manipuler et d’éléments de costumes à enfiler, l’artiste argentine en fait un lieu de pause pour petits et grands, un terrain de cohésion intergénérationnelle et multiculturelle. Hasard ou vraie tendance, les animaux et le registre fabuleux se retrouvent là encore au cœur du processus, avec cette fois le mythe médiéval de la bernache, oiseau réputé naître dans des coquillages, dont les motifs ornent les pans colorés des tentures. Qu’il s’agisse de cette installation à jouer de Mercedes Azpilicueta, du théâtre d’idées d’Éléonore Saintagnan ou du conte ténébreux de Pol Taburet, nous voyons là comment certaines œuvres parviennent à se détacher du simple commentaire pour véritablement rendre effective la pensée de Robert Filliou. Une pensée dont ils actualisent les principes fondamentaux de partage, de transmission et d’éveil de l’imagination, en les amenant davantage du côté de la fiction, du débat ou de l’amusement.

Mention spéciale pour l’IAC

Mais la vraie belle surprise de cette Biennale se trouve à l’Institut d’Art Contemporain de Villeurbanne, parmi les projets présentés dans le cadre de « Jeune création internationale ». Réunissant dix artistes ou duos de moins de trente-cinq ans, pour moitié venus de la région et pour l’autre moitié venus de l’étranger, ce programme offre à toutes et tous l’opportunité de produire des œuvres inédites. Si c’est certes plus vert et parfois moins abouti, cela paraît en revanche bien plus en prise avec nos préoccupations actuelles. On adore, par exemple, l’esthétique clinique et horrifique de Can Yildirim (né en 1995) et Lalin Mercan (née en 1992), dont l’installation Superanxiety : Nexium (du nom d’un médicament protégeant le corps de sa propre acidité) enchaîne un couloir aux allures de boyau organique, une réplique d’abri de secours du programme Apollo et un drôle de comptoir de bar d’où surgissent les pattes menaçantes d’un cancrelat géant chromé. Refuge ou cellule d’incarcération, lieu de convivialité ou de survie, le décor qu’ils déploient hésite entre tous ces possibles, devenant la toile de fond autant que la projection de nos propres angoisses face à l’avenir et aux dangers qui menacent.

Même trouble devant les sculptures de la Suédoise Maja Fredin (née en 1992), sortes d’enveloppes hypertrophiées moulées en résine à sa mesure. Si le rapport singulier de l’artiste au corps et sa musculature trouve son origine dans sa pratique du bodybuilding, elle lui sert également à commenter nos modes de consommation. Autour des silhouettes de chair factice, pour certaines repliées sur elles-mêmes comme des volailles, Fredin présente en effet un ensemble de petits Homunculi, des créatures artificielles à la silhouette féminine, bricolées avec les os des poulets consommés pour sa prise de muscles. Finirions-nous par ressembler à ce que nous mangeons ? À moins que ce ne soit l’inverse ? Entre corps éprouvé, réprouvé, performant ou performé, on ne sait plus qui de la poule ou du bodybuilder…

Plus loin, on découvre le travail de Yehwan Song (née en 1995) qui, à l’ère du tout numérique, se demande « qui a le droit d’être vu » (selon le titre de son projet). En faisant s’écouler de l’eau sur des écrans de smartphones, suivant un débit qui est celui de chaque langue sur les réseaux en temps réel, l’artiste souligne combien la visibilité et l’attention, comme l’eau, sont devenues des denrées aussi précieuses que rares, qui ne se distribuent jamais équitablement. Mais c’est dans les gestes les plus modestes que la pensée de Filliou retrouve un véritable prolongement. Dans les plus drolatiques aussi, ainsi que le prouve l’artiste estonienne Katariin Mudist (née en 1994) qui durant un an a collecté les cale-portes de plusieurs lieux culturels (fondations, centres d’art, galeries, etc.) afin de mettre au jour le bricolage et les petites mains qui se cachent derrière chaque grande institution ou entreprise. Un fil que prolonge ailleurs Floraine Sintès (née en 1995) avec ses Soutiens privés, des vestes bomber floquées non pas d’une marque ou d’un logo, mais des noms de toutes les personnes ayant aidé chaque artiste de l’exposition au cours de sa carrière (amis, famille, techniciens, critiques d’art, camarades d’école, etc.). Des habits de fierté que chacun des dix participants a été invité à enfiler le soir du vernissage, afin notamment de poser pour un fier portrait de groupe. N’en jetons plus ! Dans ce protocole aussi simple que chargé de sens réside sans doute la seule vraie économie poétique souhaitable, ou à tout le moins sa meilleure version. Celle qui repose sur l’empathie, le rejet de la compétition et la création collective. Reste à savoir si l’exercice de la Biennale, dont le principe repose a contrario sur la logique de réputation, et dont les effets profitent au marché, permet encore de réaliser une telle utopie. •


18e Biennale d’art contemporain de Lyon
« Passer d’un rêve à l’autre »
Jusqu’au 13 décembre 2026
labiennaledelyon.com


18e Biennale d’art contemporain de Lyon, Les Grandes Locos. Éléonore Saintagnan, Fioretti’s set, 2026, installation comprenant les accessoires du tournage de la vidéo Fioretti ainsi que Perroquet vert (2025), costume (soie, résine, lycra), Limace (2026), marionnette (mousse, silicone, résine, lycra), Saint Franciscain (2025), costume (toile de jute, perruque, corde). Courtesy de l’artiste.

Pol Taburet, Because he spoke (détail), 2025. Courtesy de l’artiste.

18e Biennale d’art contemporain de Lyon, Institut d’art contemporain / Frac Rhônes-Alpes. Can Yildirim & Lalin Mercan, Superanxiety : Nexium, 2026, installation : papier peint, dessins sur papier, bois, métal, fibre de verre, textile, matelassage CNC, son. Courtesy des artistes.

18e Biennale d’art contemporain de Lyon, Institut d’art contemporain / Frac Rhônes-Alpes. Can Yildirim & Lalin Mercan, Superanxiety : Nexium, 2026, installation : papier peint, dessins sur papier, bois, métal, fibre de verre, textile, matelassage CNC, son. Courtesy des artistes.

18e Biennale d’art contemporain de Lyon, Institut d’art contemporain / Frac Rhônes-Alpes. Can Yildirim & Lalin Mercan, Superanxiety : Nexium, 2026, installation : papier peint, dessins sur papier, bois, métal, fibre de verre, textile, matelassage CNC, son. Courtesy des artistes.

Katariin Mudist, Solution temporaire, 2026, installation : cale-portes, bois, impression vinyle adhésif. Courtesy de l’artiste. © Adagp, Paris, 2026.

Floraine Sintès, Soutiens privés (détail), 2026, installation : ensemble de 11 vestes en tissu sérigraphié, photographie, métal, présentoir pour vêtement. Courtesy de l’artiste.

18e Biennale d’art contemporain de Lyon, Institut d’art contemporain / Frac Rhônes-Alpes. Yehwan Song, Who Gets to Be Seen, 2026, installation : tuyaux en PVC, tuyaux en cuivre, carton, eau, pompes à eau, smartphones, bacs en plastique, pages web. Courtesy de l’artiste.

18e Biennale d’art contemporain de Lyon, Institut d’art contemporain / Frac Rhônes-Alpes. Yehwan Song, Who Gets to Be Seen, 2026, installation : tuyaux en PVC, tuyaux en cuivre, carton, eau, pompes à eau, smartphones, bacs en plastique, pages web. Courtesy de l’artiste.

Biennale de Lyon 2026 : l’utopie de Robert Filliou a-t-elle encore un avenir ?