Par Clélia Dehon

EXPOSITION // À rebours des usages, des codes, des technologies, Tino Sehgal métamorphose l’expérience muséale pour nous proposer une action collective et introspective, un périple au cœur de l’être humain. À découvrir cet automne au Palais de Tokyo.

Le rideau perlé de Félix González-Torres dresse dès l’entrée une règle du jeu ; oserez-vous le franchir pour rompre avec vos habitudes de vivre une exposition ? Tapissé de miroirs, le hall principal du Palais de Tokyo poursuit le préambule en renvoyant sans limite de multiples réflexions de notre image entourée de celle des visiteurs. Ce stade du miroir installe subtilement la question du « je » et du « jeu » face à autrui, fil rouge du parcours immersif et social que l’on s’apprête à expérimenter.

Danseur de formation, ayant fait ses classes auprès de Jérôme Bel et de Xavier Le Roy, Tino Sehgal privilégie la réactivation de performances où la discussion et l’interaction avec le public forment le centre du dispositif. Ainsi The objective of that object (2004) repose sur la parole du visiteur ; scandant en boucle « The objective of this work is to become the object of a discussion », les performeurs attendent qu’un mot ou une question surgisse de l’auditoire afin d’improviser un dialogue entre eux sur le sujet exprimé. 

Cette carte blanche à Tino Sehgal présente le plus vaste ensemble d’œuvres de l’artiste réunies à ce jour. Il y convie d’autres grands acteurs de l’art contemporain tels que Pierre Huyghe, Philippe Parreno ou Isabel Lewis. Comme un clin d’œil, il rejoue une partition déjà vécue au Palais de Tokyo : Ann Lee, qu’il avait présenté en 2013 dans le cadre d’une autre carte blanche offerte à Philippe Parreno. Incarnation réelle du personnage de manga du même nom acquis par Philippe Parreno et Pierre Huyghe en 1999, Ann Lee est représentée par Tino Sehgal sous les traits d’une enfant. Elle partage hors de l’écran son histoire et ses réflexions, adressant ponctuellement aux spectateurs des questions quotidiennes ou existentielles.

On pourra adosser à l’œuvre de Tino Sehgal le fameux adage de Duchamp : c’est le « regardeur qui fait le tableau » ou convoquer l’esthétique relationnelle. Mais avec cette exposition, se dessine l’évidence d’un créateur qui annihile l’objet — le tableau — et repousse les limites du regard ou du geste activateur. Le public n’est plus seulement regardeur ou acteur : il est œuvre. Comme un écho aux théories goffmaniennes qui consistent à penser que la vie est un théâtre dans lequel nous nous mettons en scène en fonction des situations sociales, parcourir le Palais de Tokyo orchestré par Tino Sehgal, c’est jouer le jeu du visiteur-expressif dans lequel il nous positionne. C’est aussi mettre son corps et son cœur à l’épreuve pour entrer tantôt dans l’intimité d’inconnus — les performeurs — et leur livrer la nôtre, tantôt de participer à une action collective.

Pour préserver ces échanges — et comme il est d’usage chez Tino Sehgal — aucune captation ni médiation n’est proposée. Il nous invite à se concentrer sur l’expérience totale qui se déroule en temps réel au sein de ce laboratoire qui peut être perçu comme un microcosme de l’humanité. Dans ce dédale bétonné et énigmatique, l’art et la vie s’entrelacent avec une telle synergie, que l’on peut aisément se surprendre à confondre performeurs et visiteurs. « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » disait Robert Filliou. Quelle œuvre en formulerait une réponse aussi adéquate que celle de Tino Sehgal ? Quelle exposition ces dix dernières années en ferait davantage la démonstration que cette traversée artistique et sociologique ? Seule notre mémoire individuelle et collective pourra en discuter avec la postérité. //

© DR / Tous droits réservés. Annlee, œuvre de Tino Sehgal créée en 2011 pour le projet No Ghost Just a Shell de Philippe Parreno et Pierre Huyghe.

Exposition Carte blanche à Tino Sehgal
Jusqu’au 18 décembre 2016 at Palais de Tokyo
13 avenue du Président Wilson, 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com