Par Laëtitia Toulout

FOCUS // À l’heure d’une société dont le fonctionnement est basé sur le réseau, informations et images circulent en masse et nos yeux sont quotidiennement sollicités à appréhender un panel de représentations et d’icônes de toutes sortes, fixes ou animées, souvent décontextualisées de leurs origines et de leurs auteurs. Elles défilent de manière virtuelle à travers nos écrans. Comment les arrêter, les fixer, les posséder ? Depuis 2015, l’artiste néerlandais Brian De Graft a mis en place un procédé que l’on jugera de simple et efficace ; il appose sur des images choisies un formel aplat de couleur jaune, intitulant de manière éponyme ce projet : « Add Yellow ».

Brian De Graft s’approprie ce faisant des images, généralement de vieilles photographies ou cartes postales. Du sépia, du noir et blanc, ou des couleurs ternies, saturées. Ce choix d’imageries anciennes ne semble pas anodin, renvoyant au temps où l’image ne pouvait être que matérielle, et même unique. Ces formes jaunes qui cachent une grande partie, souvent clef, de l’image choisie, pourraient être la réincarnation de « l’aura » théorisée par Walter Benjamin, cette valeur inhérente aux objets d’art originaux et qui s’ébranle dans la société moderne où ces objets deviennent reproductibles. L’aura s’annule alors au profit d’une valeur d’exposition sans cesse renouvelée et qui déprécie, selon le philosophe allemand, l’œuvre d’art en son essence. Sans être aussi radical, B. D. Graft renoue avec l’unicité de l’image qu’il sélectionne et badigeonne, lui donnant en quelque sorte, un statut, une nouvelle jeunesse et la ramenant au temps présent.

De la part de Brian De Graft, artiste-collagiste, ces formes jaunes qui colonisent nombre d’images peuvent aussi faire référence au copyright qu’il questionne ; à qui appartiennent ces images qui circulent de réseau en réseau ? Quels sont les droits de l’auteur, inconnu ou disparu, et celui du regardeur ? Comment s’approprier l’immatériel ? « Aujourd’hui, tout le monde reposte les mèmes et les vidéos des autres, donc ce type de questions est plus que jamais pertinent. C’est pourquoi ma série « Is it mine if I add some yellow? » s’adresse directement au sujet de l’art et de l’appartenance, dans une sorte de confrontation. », évoque-t-il.

La plupart des collages sont réalisés à partir d’images produites par autrui, et les artistes sont pour cette raison confrontés à des questions comme « Puis-je vraiment les utiliser aussi simplement ? » ou « À quel degré ai-je besoin d’intervenir pour que l’image cesse d’être celle de quelqu’un d’autre et devienne la mienne ? »
— B.D. Graft

Le jaune, couleur choisie pour son simple attrait esthétique et la chaleur lumineuse qu’il dégage, ramène par la main de l’artiste quelconque photographie dans la contemporanéité, son passé ayant de toute manière été généralement perdu au fil de ses apparitions virtuelles. Autrement dit, l’aplat de couleur jaune se voit comme le tampon d’une temporalité où s’est effectuée la marque d’un choix personnel. Une partie de l’image sélectionnée et dont Brian De Graft en délimite les contours devient secrète aux yeux d’autrui.

C’est ainsi marquée que l’image retourne ensuite à ses multiples expositions dans les réseaux : Brian De Graft publie notamment ses images sur un compte Instagram dédié, là où la jeune marque de mode parisienne MELINDAGLOSS — aujourd’hui ÉDITIONS MR — l’a repéré l’année dernière  :  « Pour leur campagne A/W 2015, ils ont sélectionné plusieurs de mes collages puis ont finalement opté pour l’un deux, 119th Street. Les couleurs et la simplicité de la pièce les ont tout de suite séduit », déclare B.D. Graft. Désormais, à tous de se prêter au jeu en perpétuant cette banque d’images par l’utilisation du hashtag #addyellow.
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Brian De Graft
À retrouver dans et en couverture de The Steidz magazine #2
www.cargocollective.com


© All images courtesy of Brian De Graft