Par Laëtitia Toulout

FOCUS // Des mains qui se caressent, des langues qui fusionnent, des extrémités rougeoyantes, des profil classiques de statues et des membres qui s’emmêlent : voluptueuse, un brin malicieuse et délicatement teintée d’érotisme, la peinture de Vivian Greven (née en 1985, basée à Düsseldorf) nous plonge dans une humanité qui se forge et qui se raconte avec ses figures et icônes dont les époques tourbillonnent.

Les inspirations de Vivian Greven issues de l’iconographie chrétienne — madones pleurantes et vierges montant aux cieux — côtoient des têtes de statues grecques, véritables Vénus d’Ille dont le marbre devient chair pour attirer en leurs bras l’amant éperdu puis le mari pris au piège. Les peintures sont illuminées, clairvoyantes dans les tons paste et les variations crème. Suivez la couleur : c’est là où elle est la plus contrastée, la plus puissante, que se joue la tension des œuvres, nœud central du tableau et point culminant d’érotisme. La douceur est plutôt prégnante, mais les yeux vides et les bouches ouvertes paraissent décrier une innocence alambiquée. 

Les corps font généralement pluralité, dans un cadre sans espace qui les comprime, les obligeant à se frôler, à se mêler, à fusionner. Bouches qui se touchent et membres qui jouent n’ont que faire de ce cadre souvent trop serré qui fait surtout office d’une invitation au voyeurisme pour un spectateur invité à davantage se rapprocher… Les limites posées par Vivian Greven construisent le focus, sélectionnant sans retour les scènes les plus sensuelles ; le zoom est tel que certaines œuvres côtoient l’abstraction. Présence et absence s’engloutissent, s’annulent l’une et l’autre. C’est à celui qui regarde auquel il revient le soin d’envisager ou d’imaginer ce sur quoi les yeux s’ouvrent, décelant des détails dans des formes très nettes subtilement estompées par des dégradés de couleurs.

Si classicisme et mythologie sont clairement ici convoqués, c’est moins dans une posture nostalgique que dans la volonté d’englober toute l’humanité à travers ses propres représentations et ses figures, inévitables inspirations. Les images du passé sont remises au goût du jour, au goût peut-être des lendemains : ces corps légers et aériens qui fusionnent si facilement n’ont-il pas attrait au cyborg ? Mi humain, mi machine, mi dieu ou déesse, le cyborg supprime les dualismes en sa figure androgyne. L’humanité est alors liquide, sa surface lissée engloutit ses formes plurielles. Elle est océan, mouvant, et son intelligence (artificielle) est noyée et fondue dans des rapports flous. Résonnent alors les derniers mots que Donna Haraway écrit dans son célèbre Manifeste Cyborg (1984) : « Cela veut dire construire et détruire les machines, les identités, les catégories, les relations, les légendes de l’espace. Et bien qu’elles soient liées l’une à l’autre dans une spirale qui danse, je préfère être cyborg que déesse. ». //


Vivian Greven
www.viviangreven.de


Vivian Greven, Area III, 2018, courtesy of the artist
Vivian Greven, )( VI, 2018, courtesy of the artist
Vivian Greven, Grazia I, 2017, courtesy of the artist
Vivian Greven, Aer I, 2018, courtesy of the artist
Vivian Greven, Area II, 2018, courtesy of the artist
Vivian Greven, Leea, 2017, courtesy of the artist
Vivian Greven, Lamia III, 2018, courtesy of the artist