Léonore Chastagner muséifie sa céramique domestique

Découvertes en 2025 au Salon de Montrouge, les céramiques de Léonore Chastagner sont aujourd’hui présentées à la galerie Anne-Sarah Bénichou à l’occasion d’une première exposition personnelle. Réalisées en argile dans une esthétique épurée et minimaliste, les sculptures reproduisent des objets et des décors d’intérieur avec une grande économie de moyens.

Léonore Chastagner (née en 1992) vient du monde de la recherche. L’histoire de l’art étudiée d’abord à l’École du Louvre, puis à la Sorbonne, compose la première étape de son parcours. En 2014, elle rédige un mémoire sur la peintre libanaise Etel Adnan, se rend chez elle, la rencontre, lui parle durant deux longs entretiens. C’est soudainement la découverte d’un modèle vers lequel tendre. Lorsqu’elle poursuit ses études à la New York University, elle s’inscrit à un cours de céramique qui fait naître sa vocation d’artiste, et l’oriente, à son retour des États-Unis, vers l’école des Beaux-Arts de la Villa Arson. Léonore Chastagner s’est longtemps interdit l’emploi de la céramique. Pour s’y consacrer pleinement, il lui a fallu dépasser ce qu’elle nomme une « sorte de misogynie intégrée ». Craignant que son travail soit déconsidéré, car relevant d’un artisanat féminin, elle s’essaye à des médiums jugés plus nobles : la peinture et la vidéo. Mais cela ne fonctionne pas. Elle revient alors à l’argile après deux années d’interruption. Sa première pièce prend la forme de deux mains comme une mise en abyme des doigts qui touchent la terre, la façonnent avant d’être figés en un geste de recueillement.

Entrer dans l’exposition est comme pénétrer l’espace domestique et intime de Léonore Chastagner. Une des premières œuvres que l’on remarque est une sculpture de lit aux draps défaits. La présence d’objets périphériques (chargeur, téléphone, ordinateur) évoque une chambre comme lieu de repli et de solitude connectée. Sur un autre socle : un pull plié avec un soin méticuleux. Puis, une couverture, deux pelotes de laine en argile blanche et grise. L’une est d’une échelle démesurément grande, l’autre miniature. L’artiste aime rendre visibles les choses qui sont par nature de petit format, et à l’inverse, réduire celles dont les contours sont identifiables dans le réel à hauteur de regard : un meuble, une silhouette, un vêtement. Le dispositif sur lequel reposent les statuettes rappelle la muséographie des salles du département des antiquités orientales, grecques et romaines du Louvre, une réminiscence des vestiges étudiés plus jeune au sein de ce même musée. Présentées ainsi, les sculptures revêtent l’apparence d’artefacts, comme le souvenir archéologique d’une vie humaine. Une impression accentuée par l’argile brute non émaillée. 

La présence qui habite ces fauteuils, ces gilets et cet appartement est absente. Seuls les plis des tissus confirment qu’un corps les a occupés ne serait-ce que fugitivement. Ailleurs, les mains sont sans poignets, les torses sans visages. La sculptrice travaille non pas la figure en tant que telle, mais ce qu’il en reste après retrait : une empreinte, un pli, une mémoire matérielle. Elle prend son corps comme référentiel, veut son regard le plus objectif possible à l’image d’un photographe qui saisirait le réel sans désir d’embellissement. La silhouette devient celle d’un personnage dont l’identité n’est pas dévoilée par souci de neutralité. Cette tension entre un réalisme anatomique et une volonté d’inachèvement convoque l’image de la statuaire antique fragmentaire. Parallèlement à son travail plastique, Léonore Chastagner écrit des phrases qui pourraient être mises en regard des sculptures auxquelles elles se réfèrent. Des textes pour retenir les détails de gestes et de pensées et mieux contenir un désordre intérieur.


Exposition « Léonore Chastagner. Ce qu’il faut aimer est absent »
Jusqu’au 24 juillet 2026 à la galerie Anne-Sarah Bénichou
45, rue Chapon – 75003 Paris
annesarahbenichou.com


Vue de l’exposition « Ce qu’il faut aimer est absent » de Léonore Chastagner, galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris 2026. Courtesy de l’artiste. Photo : Grégory Copitet.

Léonore Chastagner, Sans titre, 2025, céramique, 9 × 6 × 11 cm. Courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou. Photo : Ici Au Loin.

Léonore Chastagner, Sans titre, 2025, céramique, 21 × 17 × 5,5 cm. Courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou. Photo : Ici Au Loin.

Vue de l’exposition « Ce qu’il faut aimer est absent » de Léonore Chastagner, galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris 2026. Courtesy de l’artiste. Photo : Grégory Copitet.

Léonore Chastagner, Sans titre (trousse ocre #1), 2026, céramique, dimensions variables. Courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou. Photo : Grégory Copitet.

Léonore Chastagner, Sans titre  (personnage sur accoudoir #1), 2026, céramique, dimensions variables. Courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou. Photo : Grégory Copitet.

Vue de l’exposition « Ce qu’il faut aimer est absent » de Léonore Chastagner, galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris 2026. Courtesy de l’artiste. Photo : Grégory Copitet.

Léonore Chastagner muséifie sa céramique domestique