Le vidéaste et performeur Brice Dellsperger se dévoile actuellement dans deux expositions parallèles, au Frac Occitanie de Montpellier et au Musée régional d’art contemporain de Sérignan. Focus sur le maestro du remake, dont le travail transcende les questions d’identités et de genre.
Qui se souvient des films que nous enregistrions à la télévision sur des VHS vierges ? De leurs bandes abîmées par les rembobinages ? Et des vidéoclubs où nous traînions le samedi ? Le choix du titre importait peu, tout comme la qualité. Ce qui comptait, c’était de posséder le film et d’y revenir. Pause, rewind, play, à volonté. Le cinéma entrait en notre pouvoir. Il se travestissait en objet de pop culture et devenait dès lors autrement consommable.
Remakes, pulsions et faux-semblants
À travers son cycle des Body Double, commencé en 1995 et comptant aujourd’hui quarante occurrences, Brice Dellsperger (né en 1972) s’est durablement inscrit dans la lignée des artistes qui font du septième art un motif récurrent de leur œuvre, sinon le sujet central. Entre hommage et parodie, l’artiste originaire de Cannes prélève de courtes séquences de films pour les reconstruire plan par plan et les monter en boucle. Mélodrames, comédies, thrillers psychologiques, tous deviennent la matière d’un vaste travail de réinterprétation, au sens le plus théâtral du terme : incarner de nouveau le rôle. Ou plutôt les rôles, au pluriel, puisque chaque personnage est porté par un même acteur (le plus souvent Brice Dellsperger) grâce à un jeu de montage et de travestissements. Si le procédé paraît simple, il n’en ouvre pas moins des abîmes métaphoriques concernant notre rapport à la fiction, aux apparences et par extension au genre et à sa performance.
Telles sont du moins les pistes qu’empruntent les deux expositions présentées simultanément au Frac Occitanie de Montpellier et au Mrac de Sérignan, en nous offrant une plongée captivante dans cet univers de simulacres et de faux-semblants. À Montpellier, quatre vidéos réalisées entre 2013 et 2024 permettent de mesurer la cohérence d’une démarche qui n’a cessé de s’affiner au fil du temps et des améliorations technologiques. Brice Dellsperger y incarne tous les rôles et sa préférence pour le cinéma de Brian De Palma y est pleinement assumée, puisque les quatre Body Double réunis (numérotés 30, 33, 37 et 40) en sont des remakes. Dressed to kill apparaît même deux fois, avec deux scènes différentes mettant en scène le personnage principal, un psychanalyste qui se travestit pour tuer des femmes. Argument dont Dellsperger s’est emparé à plusieurs reprises (il existe quatre versions de ce film dans son corpus) sans jamais manquer d’en souligner la charge intensément pulsionnelle : devant sa caméra, tous les personnages deviennent non seulement des variations de sa propre figure, mais également des femmes, ajoutant à l’ambiguïté du synopsis de De Palma (qui, soit dit en passant, était déjà un pastiche du Psychose de Hitchcock) un nouveau décalage, propre à en renforcer le caractère duplice.
Dans d’autres œuvres, c’est davantage l’incohérence de certains détails ou la synchronisation imparfaite de dialogues repris en playback qui fissurent l’illusion et contribuent au commentaire sur l’art de la reprise et de la remise en jeu. Un exercice particulièrement réussi dans Body Double 33, où l’on voit face à face, champ/contrechamp, les deux jumelles du film Passion raconter tour à tour la même histoire. Sauf que, dans les miroirs, les reflets ne se correspondent pas et que tous se confondent. Qui raconte quoi ? Qui regarde qui ? Qui de la copie ou de l’original est le plus authentique ? On glisse de l’une à l’autre et l’on se perd entre les rôles.
Mauvais genres
Si elles parlent de cinéma, les vidéos de Dellsperger interrogent surtout notre besoin de nous projeter ailleurs, dans d’autres vies, d’autres récits. En interprétant simultanément la victime et son bourreau, l’héroïne et sa doublure, en théâtralisant ses effets, son œuvre finit par verser dans une réflexion bien plus large sur la construction de nos identités. Ces dernières s’en trouvent révélées pour ce qu’elles sont vraiment : des lignes de textes et de postures servant le scénario que chacun s’assigne. C’est dans ces développements que son travail rencontre plus précisément les questionnements sur le genre, sans toutefois s’y réduire. Son recours au travestissement, par exemple, ne procède pas uniquement de cet enjeu, ni de la seule esthétique queer. Il convoque plusieurs traditions, parfois très controversées : celle du tueur schizophrène et travesti, dont Hollywood a fait un cliché homophobe ; celle des transformistes et des rôles dits de pantalon, auxquels Broadway et l’opéra ont si souvent recours ; et bien sûr celle du drag, qui depuis le théâtre élisabéthain a progressivement investi les Ball rooms, les cabarets et jusqu’aux écrans de télévision. Toutes ces figures, chez Dellsperger, deviennent entre elles indiscernables. Elles sont l’expression d’une même lutte contre les normes et leurs contraintes.
Dans Le cours des choses, son nouveau projet conçu spécifiquement pour le Musée Régional d’art contemporain de Sérignan, cette lignée trouve encore un nouveau prolongement. Tourné dans les espaces du Frac Occitanie de Montpellier (où sont encore montrés quelques éléments du décor), le film se déploie sur cinq supports suspendus, où l’on voit défiler une scène de bagarre entre deux personnages féminins, dont les rebondissements se diffusent d’un écran à l’autre, interminablement, comme une réaction en chaîne. D’où le titre d’ailleurs, emprunté au célèbre court métrage de Peter Fischli et David Weiss, réalisé en 1987, et mettant en scène un effet domino géant de trente minutes. Ici cependant, point d’objets renversés, mais deux drag queens, Sarah Forever et Jean Biche, prises dans une boucle de crépage de chignon inspirée de la série télévisée américaine Dynasty, pour laquelle ces scènes étaient doublées par des cascadeurs masculins habillés en femme. Fini donc le cinéma, place au soap opera, le plus mauvais des genres ! Ultime pied de nez de l’artiste, où l’on retrouve néanmoins ce qui fait son charme depuis ses débuts, à savoir sa capacité à pousser le dispositif conceptuel jusqu’aux résolutions les plus inattendues et en même temps les plus justes. Au milieu des perruques, des plumes et des portants, l’absurde n’est jamais ni cynique ni grinçant. Il se pare au contraire de tendresse et de joie, d’une vraie intelligence et d’un amour sincère pour les œuvres qu’il cite. La reprise, en ces termes, n’a rien d’une dérision. •
Expositions de Brice Dellsperger
« Boucles, bricoles et miroirs » au Frac Occitanie (Montpellier)
Jusqu’au 5 septembre 2026
« Jean Biche & Sara Forever dans ”Le cours des choses” »
au Mrac Occitanie (Sérignan)
45, rue Chapon – 75003 Paris
bricedellsperger.com

Vue de l’exposition « Jean Biche & Sara Forever dans ”Le cours des choses” » de Brice Dellsperger, Mrac Occitanie, Sérignan, 2026. Photo : Aurélien Mole. © Adagp, Paris, 2026.

Vue de l’exposition « Jean Biche & Sara Forever dans ”Le cours des choses” » de Brice Dellsperger, Mrac Occitanie, Sérignan, 2026. Photo : Aurélien Mole. © Adagp, Paris, 2026.

Vue de l’exposition « Jean Biche & Sara Forever dans ”Le cours des choses” » de Brice Dellsperger, Mrac Occitanie, Sérignan, 2026. Photo : Aurélien Mole. © Adagp, Paris, 2026.

Vue de l’exposition « Jean Biche & Sara Forever dans ”Le cours des choses” » de Brice Dellsperger, Mrac Occitanie, Sérignan, 2026. Photo : Aurélien Mole. © Adagp, Paris, 2026.

Vue de l’exposition « Jean Biche & Sara Forever dans ”Le cours des choses” » de Brice Dellsperger, Mrac Occitanie, Sérignan, 2026. Photo : Aurélien Mole. © Adagp, Paris, 2026.

Vue de l’exposition « Boucles, bricoles et miroirs » de Brice Dellsperger, Frac Occitanie Montpellier, 2026. Photo : Christian Perez. © Adagp, Paris, 2026.

Vue de l’exposition « Boucles, bricoles et miroirs » de Brice Dellsperger, Frac Occitanie Montpellier, 2026. Photo : Christian Perez. © Adagp, Paris, 2026.


