Aleor x Leo Orta : résidence, exposition, préservation

Premier résident invité par le studio créatif Aleor pour développer un projet sensible autour des savoir-faire locaux, Leo Orta expose sa production à Arles, cet été. Façonnées par des gestes tombés dans l’oubli et des matériaux sourcés localement, les pièces présentées éclairent la nécessité de préserver une mémoire artisanale en voie d’extinction.

Fondée en 2024 par la collectionneuse d’art, entrepreneuse et mécène Nathalie Guiot, à l’issue de l’exposition « Regenerative Futures » présentée à la Fondation Thalie (Bruxelles), Aleor répond à la nécessité de promouvoir les savoir-faire artisanaux et la création contemporaine, tout en s’engageant dans une production respectueuse de l’environnement. Le studio établi en Belgique, pionnier du conseil en biodesign et de l’expertise en matériaux renouvelables, inaugure cet été une exposition à Arles qui met en exergue ses valeurs fondatrices. 

Présentée dans une ancienne maison de drapiers du 18e siècle réhabilitée par Nathalie Guiot elle-même, celle-ci réunit le fruit d’une année de résidence en Camargue proposée au designer Leo Orta (né en 1993) qui a pu explorer, puis collecter, des ressources et des techniques locales à l’image de la vannerie pour produire une série de pièces inédites inspirées de cette mémoire matérielle et technique en voie de disparition. Durant plusieurs mois, sa collaboration avec Aleor Archives — bureau de conseil ayant pour but d’archiver les techniques d’artisans et de designers, les narrations et les méthodes de production —  lui a permis d’engager une démarche singulière critique : ensemble, ils rendent visibles tant la disparition progressive des savoir-faire que celle des gestes issus du terroir, tout en interrogeant les différentes échelles de production, du local au global. Un principe qui résonne avec l’essence même de la collection d’art de Nathalie Guiot, constituée principalement de femmes artistes issues des scènes émergentes du Sud global (telles que l’Afrique, l’Amérique latine, ou l’Inde) et engagées dans une pratique liée aux savoir-faire manuels. Une sélection d’œuvres de cet ensemble réuni depuis plus de vingt ans dialoguent dans l’exposition à travers le prisme du tissage et entrent en résonance avec les pièces de Leo Orta.

Intitulée « Tisser les imaginaires », l’exposition souligne les correspondances entre matières et usages, et envisage le textile comme une structure de pensée, une manière d’habiter les paysages, de faire mémoire et d’ouvrir de nouveaux imaginaires. Aux côtés des tissages souterrains représentés par Diana Scherer, des compositions symétriques en raphia d’Amina Agueznai ou encore des paysages de tissus plissés de Simone Pheulpin, les pièces luminaires en vannerie de Leo Orta participent de cette narration curatoriale où visible et invisible s’entrelacent. 

Comment votre collaboration a-t-elle été impulsée ?

Nathalie Guiot : Je connaissais déjà les parents de Leo, Lucy et Jorge Orta, dont je collectionne les pièces. C’est par leur biais que j’ai découvert son travail, dans son studio situé aux Moulins, près de Boissy-Le-Châtel. Leo réalisait des tables en résine de grand format, avec un aspect sculptural qui m’a beaucoup impressionnée. Plus tard, j’ai créé Aleor Craft & Biodesign, en parallèle de la Fondation Thalie qui est toujours très active à Arles l’été, où l’on présente des expositions qui croisent ma collection et des pièces de design. Avec Alexia Venot, nous avons récemment mis en place une résidence de production annuelle, et c’est Leo qui l’inaugure.

Leo Orta : Cette résidence arlésienne est arrivée à un moment important dans ma pratique. Cela faisait déjà deux ans que j’avais commencé à participer à des résidences, où je partais sur des territoires inconnus pour essayer de comprendre la façon dont on peut produire en « habitant la terre », c’est-à-dire en s’immergeant dans une culture locale, dans un cheminement qui retrace l’artisanat. La résidence avec Aleor m’a ainsi permis de poursuivre l’exploration de cette ruralité, de rencontrer les producteurs locaux, dont les agriculteurs, et de savoir comment on peut s’inscrire dans un circuit court, en évitant la globalisation.

Les activités que mène Aleor vont justement à rebours de cette mondialisation.

Nathalie Guiot : Il y a effectivement un vrai sujet, celui de la disparition des savoir-faire, de l’artisanat, et en l’occurrence de la vannerie. Les vanniers se sont peu à peu raréfiés au profit d’une globalisation des matériaux, du manque de marché et de demandes. C’est ce que l’on a voulu réactiver ici, par un dialogue entre un jeune artiste-designer contemporain qui va sur le terrain prendre le pouls de cette économie moribonde, et pointe, rend visible, cette disparition des traditions, avec un travail positif, structurant et esthétique.

Leo Orta : C’est une pensée que j’avais déjà initiée à la Design Academy d’Eindhoven, où je m’interrogeais sur les possibilités de création à partir des déchets locaux. Mon atelier était situé à proximité de déchetteries et j’y trouvais des montagnes de câbles électriques. Faire face à ces matériaux m’a invité à me questionner sur la façon dont je pouvais réinsérer cela dans un processus créatif.

Nathalie Guiot : Ce que tu dis m’interpelle car il est question de circularité, et je pense que les jeunes designers et artistes comme toi se la posent davantage aujourd’hui. Les activités de la Fondation Thalie, comme celles d’Aleor, sont aussi portées par cette volonté : étudier les pratiques vertueuses résultant d’une intelligence collective, avoir un impact sur l’usage. Ce n’est pas seulement une question d’émotion : il s’agit vraiment de trouver un moyen de faire des objets qui intègrent ces matériaux biosourcés, résultant d’une réflexion et réveillant une conscience.

De quelle manière cette réflexion a-t-elle guidé votre résidence arlésienne ?

Leo Orta : C’est effectivement dans cette voie que j’ai pensé à travailler, pour ce projet, autour des fibres, telles que le rotin, l’osier ou  le lin, en m’intéressant à toutes ces techniques de tissage qui peuvent s’entremêler les unes aux autres. J’orchestre ainsi un côté organique qui entre en jeu, il y a une fusion entre le vivant, le végétal et l’humain. Pour l’exposition à Arles, l’idée est de créer un sentiment de cocon déterminé par une série de lampes et de chaises. Les lumières, semblables à celles que l’on peut trouver en Camargue, s’adonnent à un jeu avec l’obscurité : le contraste interagit avec la transparence des matériaux. 

Nathalie Guiot : Ces pièces que Leo a créées vont dialoguer avec des œuvres textiles de ma collection — celles d’une trentaine d’artistes parmi lesquelles figurent Sheila Hicks, Caroline Achaintre ou encore Edith Dekyndt, toutes pionnières de l’art textile. C’est un clin d’œil à l’histoire du lieu, qui est une maison de drapier du 18e siècle que j’ai entièrement restaurée, située au pied des arènes. L’exposition rassemble également des pièces réalisées par des designers représentés par Aleor, ainsi qu’un reportage photographique qui retrace le procédé de création de Leo depuis la collecte des matières. 

De la physicalité de la matière aux techniques locales, la question du territoire est primordiale dans votre production.

Leo Orta : L’exposition souligne aussi cet enjeu qui est de plonger dans une nouvelle matière, et d’apprendre les techniques adjacentes. Je pense avoir toujours eu cette approche un peu naïve lorsque je débute un projet, parce que je ne suis pas artisan et je ne suis pas un expert dans le domaine. Et c’est cette forme de naïveté qui va m’offrir une sorte de curiosité, de spontanéité, dans la forme et la matière. C’est ce que j’ai réalisé pendant cette résidence : tenter de mimiquer les formes que l’on peut trouver en Camargue, que ce soit dans la roche calcaire, dans les roseaux, dans le bois flotté. L’osier était utilisé à Arles pour pêcher le poisson ; ici, je l’envisage à travers l’idée du nid d’oiseau qui rappelle cette idée de cocon. 

Nathalie Guiot : Si de nombreuses techniques ont disparu dans notre usage commun, elles restent finalement toujours très proches du vivant. C’est pour cela que la recherche et l’expérimentation, avec une table des matières et des échantillonnages, sont primordiales dans la création d’un langage artistique et d’un répertoire de techniques, finalement. Cette prospective de réflexion qu’a mené Leo avec Aleor, c’est-à-dire comment associer des techniques vernaculaires locales et des savoir-faire “du Sud”, rappelle aussi le lien entre les scènes globales du Nord et du Sud. Sur place, l’enquête de terrain — qui relève également d’une démarche d’archivage matériel — a permis d’identifier des techniques désormais préservées essentiellement dans plusieurs pays du Sud, des territoires que ma collection cherche précisément à mettre en lumière. C’est cette idée de « ghost materialities » qui infuse l’exposition, l’effacement de ces savoir-faire qui sont de plus en plus rares. Cet aspect qui repose sur la matérialité a été partagé à Leo pour sa production.

Finalement, quel dialogue entre art contemporain et artisanat ce premier volet de résidence a-t-il permis de souligner ?

Nathalie Guiot : Selon moi, l’art contemporain vient se saisir des questions sociologiques, environnementales, ainsi que des ressources pour les rendre visibles par la beauté, le sensible, et une interprétation d’un artiste designer comme Leo. L’idée première de cette résidence est de tisser un dialogue à partir du local, et d’engager une réflexion autour de sa préservation tout en faisant un travail de médiation, de transmission. Il ne s’agit pas d’une résidence exogène : les artistes et designers invités chaque année s’inscrivent véritablement dans un territoire donné.

Leo Orta : Bien que j’avais déjà engagé entamé un travail avec la matière brute lors de ma résidence avec AlUla, où j’ai pu manipuler de la terre crue et des cendres de volcan en Sicile, ce projet à Arles m’a permis de me familiariser davantage avec le vivant : collaborer avec ce qui pousse, de manière invasive ou non, ou qui appartient à une histoire, un artisanat. Ma pratique ne s’oriente ni vers le post-modernisme ni vers le brutalisme par exemple, mais s’ancre au contraire dans le vernaculaire. Les techniques artisanales appartiennent à ce registre, selon moi. 


Exposition « Tisser les imaginaires »
Du 7 au 13 juillet 2026 à la Fondation Thalie
34, rue de l’Amphithéâtre — 13 200 Arles
Commissariat : Nathalie Guiot et Alexia Venot
assistées par Guilia Blasig et Sien Van den Eynde
fondationthalie.org


Leo Orta en résidence avec Aleor. Photo : Marie Aynaud.

Leo Orta en résidence avec Aleor. Photo : Marie Aynaud.

Production de Leo Orta. Courtesy de l’artiste.

Production de Leo Orta. Courtesy de l’artiste.

Nathalie Guiot. Photo : Léa Crespi.

Fondation Thalie, Arles. Photo : Hervé Hôte.

Fondation Thalie, Arles, Adrien Vescovi. Photo : Hervé Hôte.

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