SMITH au MAC VAL : retrouver le sens des étoiles

Au MAC VAL, l’exposition « Ici, grand ouvert » retrace près de vingt ans de création de l’artiste SMITH. Photographies, vidéos et installations y composent un parcours où se croisent identités queer, écologie et quête d’un rapport renouvelé au réel. Une œuvre sensible qui invite moins à comprendre le monde qu’à en éprouver les possibles

Un peu partout l’on peut lire, à propos de SMITH (né en 1985), qu’il serait un « artiste chercheur ». Pourtant, en traversant l’exposition que lui consacre en ce moment le MAC VAL, ce ne sont ni les concepts scientifiques, ni le champ lexical de la théorie qui l’emportent, ce sont ceux de la sensation et de l’émotion. Certes, son parcours cumule les cursus universitaires, jusqu’à une thèse soutenue récemment. Mais alors que les classifications habituelles figent le monde, sa manière à lui de penser ouvre des portes et crée des ponts sans jamais s’imposer comme une démonstration. De sorte que s’il est chercheur, c’est moins pour nous convaincre que pour nous déplacer, nous emmener avec lui sur d’autres sentiers que ceux de l’évidence et de la raison pure. 

Écologie de l’empathie

Parmi les registres qui le guident, celui de la métamorphose joue un rôle essentiel, non pas seulement comme motif, mais comme principe. Fabricant d’expériences et de mondes alternatifs, SMITH nourrit son approche aussi bien de la méditation que de la philosophie et de la technologie. Depuis ses premiers portraits d’ami·es queer et trans jusqu’à ses installations les plus récentes, abordant notamment les thèmes du trauma, de la dépersonnalisation ou encore de notre rapport à la nature, son travail consiste à dépasser les axiomes binaires qui contraignent notre manière de voir le monde, pour se glisser dans l’entre-deux. Entre le masculin et le féminin, entre le visible et l’invisible, entre le document et la fiction. Là où d’autres s’arrêtent à la critique de ces catégories, SMITH s’intéresse à ce qu’elles portent de commun et de dynamiques créatrices. L’intervalle d’où il agit n’est pas qu’un état provisoire, il est un territoire à part, une terre fertile à cultiver. 

Cette logique irrigue jusqu’à la conception de l’exposition. Construite à partir des archives et des reliquats de projets antérieurs, celle-ci fonctionne en effet comme une immense opération de compostage. Rien ou presque n’a été produit ou reproduit pour l’occasion. Les photographies, même les plus anciennes, sont montrées dans leur tirage d’origine, tandis que certains tissus et matériaux issus de précédentes installations sont réutilisés pour la scénographie ou transformés en nappes pour le foyer. « Le compost, ce sont des éléments morts qui se remettent à vivre ensemble », résume SMITH. Tout y circule, tout s’y transforme, tout y renaît sous d’autres formes. Comme dans l’œuvre L’extase de M. Patate (2024), la plus récente de l’exposition. 

À l’origine de cette sculpture, trois expériences sans rapport apparent. D’abord, celle de plusieurs nuits passées à dormir sur un tas de compost, au terme desquelles SMITH découvre un matin, à quelques centimètres de son visage, une pousse de pomme de terre. Puis, celle d’un vol parabolique en avion, durant lequel il a pu expérimenter l’apesanteur. Enfin, l’observation en Amazonie, durant près de cinq heures, de la mue complète d’un insecte. De ces trois souvenirs mêlés est née cette sorte d’autoportrait : une enveloppe humanoïde translucide, à la fois exuvie, germe végétal et corps mystique en extase, son regard tourné vers le ciel et ses membres prolongés en racines. Image frappante de sa transformation autant que de notre indistinction, incarnation fantasmatique de la symbiose entre toutes les formes du vivant. Parce qu’il sait aborder ces questions de biais, par l’empathie et la métaphore, SMITH se garde de les réduire à une quelconque revendication. En cela, la dimension écologique de son œuvre est bien plus vaste et plus profonde qu’un simple discours politique. Elle est cosmique et poétique.

Réel, trop réel

Sa quête se tiendrait-elle hors du réel ? « Je ne m’échappe pas de la réalité, au contraire, je cherche à accéder à une autre de ses dimensions », répond l’artiste quand on l’interroge. Et pour y parvenir, il a même une méthode : la désidération. « Cela consiste à sortir de la sidération dans laquelle nous sommes plongés. C’est un outil pour contrer la polarisation du monde. Le réel est plus complexe, plus flou, chacune de mes œuvres l’atteste. » De fait, lorsque SMITH utilise une caméra thermique, il ne s’écarte pas du monde, il en révèle un aspect invisible à l’œil nu : la chaleur, l’énergie, nos lumières intérieures. Idem lorsqu’il s’adonne à des séances de transe ou qu’il emploie l’intelligence artificielle, dans une recherche incessante de perception élargie. Une poursuite qui explique sa proximité avec le techno-chamanisme, un mouvement culturel développé par l’artiste et docteure en psychologie Fabiane M. Borges et qui articule technologies numériques, pratiques collaboratives et savoirs ancestraux, afin d’étendre nos capacités d’attention et de compréhension. Dans cette perspective, le chaman, le scientifique et l’artiste ne s’opposent plus. Chacun, à sa manière, cherche à rendre perceptible une part du réel qui nous échappe.

La notion de désidération prend alors tout son sens. Devenue centrale dans son travail, elle a d’abord donné son nom à un cycle réalisé entre 2017 et 2021. À l’époque, SMITH se voit offrir par un astrophysicien, qu’il fréquentait dans le cadre de ses recherches, une météorite lunaire. Une de plus dans sa collection, mais qui cette fois le frappe d’une vive émotion, un besoin de fusionner avec ce morceau de roche venu des confins de l’univers (plus tard, il s’implantera une autre météorite dans l’avant-bras, au cours d’une performance). D’où lui vint cette envie soudaine ? Lui semblait-il alors que nous étions devenus aveugles aux feux du ciel ? « Désir, sidération, dans leur étymologie ces termes sont liés aux astres. Perdre le lien avec eux, c’est avancer sans guide dans la nuit. Mon intuition, à ce moment-là, était qu’il fallait retrouver le sens des étoiles. », se confie l’artiste.

Demain est déjà là

À considérer ces enjeux, ces dynamiques et ces récits, on comprend mieux pourquoi l’artiste et Frank Lamy, le commissaire de l’exposition, préfèrent parler de « rétro-prospective » plutôt que de rétrospective. Le projet ne regarde en effet pas seulement vers le passé, il demeure ouvert vers le présent et le possible. C’est un écosystème en mouvement, que viendra d’ailleurs modifier et enrichir plusieurs rencontres, débats, visites et performances, programmés lors des temps forts du musée, ainsi que chaque premier dimanche du mois. Un atelier a en outre été installé au sein même du musée, en marge du parcours, afin que SMITH continue à produire durant les neuf mois de présentation. Ce faisant, le principe de l’exposition lui-même devient un sujet d’expérimentation, pensé comme un moment de création perpétuel, une grande métamorphose à jamais inachevée.

En quittant le MAC VAL, une impression persiste, ouatée du souvenir des pulsations sonores et de certaines images qu’on y a vues flotter dans la semi-pénombre. Quelque chose de nostalgique, mais sans tristesse, comme lorsqu’un rêve continue de nous habiter après le réveil. Rares sont les œuvres qui viennent de la sorte nous chercher sous la peau. Dans une époque saturée de diagnostics et de certitudes, celle de SMITH y parvient en réhabilitant le doute et l’émerveillement. Dans un double mouvement, il nous touche au-dedans et nous sort au-dehors de nous-mêmes. N’y voyez aucun paradoxe, c’est ainsi que pousse et grandit le poète, par son milieu. Vers les sources et vers les étoiles.


Exposition « SMITH. Ici, grand ouvert »
Jusqu’au 31 janvier 2027 au MAC VAL
Place de la Libération — 94400 Vitry-sur-Seine
macval.fr


Vue de l’exposition « Ici, grand ouvert » de SMITH, MAC VAL — Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2026. Photo : Sylvain la Rosa & SMITH.

Vue de l’exposition « Ici, grand ouvert » de SMITH, MAC VAL — Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2026. Photo : Sylvain la Rosa & SMITH.

Vue de l’exposition « Ici, grand ouvert » de SMITH, MAC VAL — Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2026. Photo : Sylvain la Rosa & SMITH.

Vue de l’exposition « Ici, grand ouvert » de SMITH, MAC VAL — Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2026. Photo : Sylvain la Rosa & SMITH.

Vue de l’exposition « Ici, grand ouvert » de SMITH, MAC VAL — Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2026. Photo : Sylvain la Rosa & SMITH.

Vue de l’exposition « Ici, grand ouvert » de SMITH, MAC VAL — Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2026. Photo : Sylvain la Rosa & SMITH.

Vue de l’exposition « Ici, grand ouvert » de SMITH, MAC VAL — Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2026. Photo : Sylvain la Rosa & SMITH.

Vue de l’exposition « Ici, grand ouvert » de SMITH, MAC VAL — Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2026. Photo : Sylvain la Rosa & SMITH.

Vue de l’exposition « Ici, grand ouvert » de SMITH, MAC VAL — Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2026. Photo : Sylvain la Rosa & SMITH.

Vue de l’exposition « Ici, grand ouvert » de SMITH, MAC VAL — Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2026. Photo : Sylvain la Rosa & SMITH.

Vue de l’exposition « Ici, grand ouvert » de SMITH, MAC VAL — Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2026. Photo : Sylvain la Rosa & SMITH.

Vue de l’exposition « Ici, grand ouvert » de SMITH, MAC VAL — Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2026. Photo : Sylvain la Rosa & SMITH.

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